Affaire Thélyson Orélien : admettons que prompter c’est écrire
La polémique relative à «C’était ça ou mourir» exprime le refus catégorique d’admettre que l’IA puisse être créative et co-auteure d’un texte. L’accepter, c’est entrer dans un monde nouveau, fait valoir l’essayiste Antoine Buéno.
24/09/2026
L’affaire Thélyson Orélien est en train de bouleverser le Landerneau littéraire. Petit rappel, pour qui serait passé à côté : Thélyson Orélien est l’auteur de C’était ça ou mourir, le roman star de cette rentrée littéraire, qui a déjà conquis des dizaines de milliers de lecteurs, été unanimement salué par la critique avant d’être récompensé par le prix Fnac tout en étant en lice pour le Goncourt, le Médicis et le Femina. En un mot, une révélation et un succès fulgurant.
Mais voici que Thélyson Orélien se voit aujourd’hui fauché en pleine ascension. Il est accusé d’avoir fait écrire son livre par l’IA. Passé au crible de Pangram, l’outil de détection de l’IA le plus fiable du marché, le doute ne serait en effet pas permis. Pourtant, Thélyson Orélien conteste le verdict de Pangram : «Je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine», avance-t-il. Il clame donc son innocence. Et les libraires ont annoncé continuer de vendre son livre tant que la preuve de la supercherie ne serait pas officiellement établie.
Pangram se trompe-t-il ? Thélyson Orélien ment-il ? Dans le fond, là n’est pas le sujet. Par-delà son cas particulier, l’affaire est surtout révélatrice du choc que représente l’arrivée de l’IA dans le monde de la création, comme en tout autre domaine. Révélatrice du fait que, à l’évidence, nous ne sommes pas prêts à admettre ce qui va pourtant devoir s’imposer à nous.
La première chose que nous ne sommes pas prêts à accepter, c’est que l’IA soit un outil de travail universel. Universel, donc aussi artistique. Artistique, donc aussi littéraire. Nous l’exprimions déjà dans ces colonnes en 2023 à l’occasion d’un Libé des écrivains orchestré par Giuliano Da Empoli en disant que «l’IA sera[it] la nouvelle machine à écrire». Trois ans plus tard, la pilule n’est toujours pas avalée. L’ensemble de la polémique relative à C’était ça ou mourir exprime ce refus catégorique. Orélien est «accusé» d’avoir utilisé l’IA. Il s’en «défend». C’est une honte. Tôt ou tard, c’est cela qu’il va nous falloir réévaluer. Pourquoi serait-ce une honte ? Pourquoi rédiger une note de stratégie marketing pourrait se faire au moyen de l’IA, mais pas un roman ? Si effectivement Orélien a utilisé l’IA, ce qui lui est reproché, c’est non seulement de l’avoir fait, mais aussi de l’avoir dissimulé. Or, dans un monde où créer avec l’IA n’est pas accepté, l’assumer aurait été impensable. Nous n’empêcherons pas les auteurs d’utiliser l’IA, alors permettons-leur de le faire en toute transparence.
Un travail d’écriture en équipe
La deuxième chose que nous ne sommes pas prêts à accepter découle de la première : que l’IA puisse être considérée comme co-auteure. Il faut bien comprendre que prompter, c’est-à-dire donner des instructions à une IA générative pour produire un texte, c’est écrire. Prompter, c’est travailler un texte, de la même manière que le sculpteur travaille la pierre avec son burin. Mais c’est un travail d’écriture en équipe, l’homme et la machine. Cette dernière est co-auteure du texte qui devient d’une certaine manière une œuvre collective, comme l’est un film. Or, accepter cela implique d’accepter quelque chose d’encore plus inacceptable…
Cette troisième chose inacceptable… est que l’IA soit créative ! Or, à l’évidence, elle l’est. Si l’on considère que toute création est une combinatoire, alors il n’y a aucune raison que l’IA ne soit pas créative. Si l’on considère que la musique combine des sons et des rythmes, que la peinture combine des couleurs et des formes, la cuisine des textures et des goûts etc. non seulement il faut admettre que l’IA est créative mais même que, par nature, elle ne peut être que beaucoup plus créative que nous ! Car au jeu des combinaisons, jamais nous ne pourrons égaler la machine. En une fraction de seconde, une IA peut combiner des milliards de sons, de couleurs, de goûts et de mots. Et donc créer des milliards d’œuvres inédites. Contre toute attente, la création est sans doute devenue l’activité humaine la plus facilement et naturellement automatisable. Ce qui suppose que l’on admette une dernière chose inadmissible…
Changer de perspective sur l’artificialisation de l’art
Cette ultime chose inadmissible est que les œuvres de l’IA puissent nous plaire ! Cette fois, déportons notre regard de l’auteur au lecteur, du producteur au consommateur. Là encore, il y a un interdit, un tabou. Un livre écrit par un humain, nous pouvons l’adorer. Le même, écrit par une machine, n’est pas digne de notre intérêt. Pourquoi ? Inévitablement, cela aussi devra changer. De toutes les façons, nous n’aurons pas le choix en raison de tout ce qui vient d’être dit plus haut : parce que l’IA est devenue un outil de travail universel, parce que, en conséquence, il faudra la considérer comme un coauteur universel et parce qu’il nous faut reconnaître que son potentiel de créativité est largement supérieur au nôtre.
Accepter tout cela, ce n’est pas se résigner, c’est entrer de plain-pied dans un monde nouveau. Un monde sans doute effrayant parce que inconnu et où l’humain doit se redéfinir. D’où les réactions de l’ensemble des parties prenantes à l’affaire Thélyson Orélien. Toutes – l’auteur, l’éditeur, les médias, les libraires, les lecteurs – s’accrochent au monde d’avant. Par nos refus, nous voulons sauver les meubles, préserver les vestiges d’une époque révolue. Ce qui nous rend aveugle aux promesses de celle qui s’ouvre à nous. Si l’auteur de C’était ça ou mourir s’est effectivement servi de l’IA, alors son roman devrait nous aider à reconsidérer notre refus et changer de perspective vis-à-vis de l’artificialisation de l’art. A quand un monde dans lequel nous pourrions féliciter Thélyson Orélien d’avoir bien prompté et savoir gré à l’IA de nous avoir donné une belle œuvre ?
Antoine Buéno
Dernier ouvrage paru : Guidance, comment la technologie promet le meilleur des mondes, éditions Taillandier, 2026.
Collé à partir de <https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/affaire-thelyson-orelien-admettons-que-prompter-cest-ecrire-20260924_GHZAKKATCFGP7J772YLO7USOOA/?redirected=5712>