« J’étais seul dans ma chambre et j’ai dérapé » : le parcours d’« HexDex », jeune maraîcher vendéen devenu hackeur « pour faire le buzz »
Par Jérémie Pham-Lê
Le Monde 21/05/2026
Le 23 avril, Faouzi C., 21 ans, a été mis en examen et placé en détention provisoire à l’issue d’une enquête de cinq mois. Le jeune homme, qui dit s’être inventé un « personnage », est soupçonné d’avoir dérobé les bases de données de plus 90 organismes publics et privés.
La rue est bordée de pavillons blancs identiques, avec leur façade cubique, leur pelouse tondue à ras et leur box de garage couleur bois. Le 20 avril, dans la ville d’Aizenay (Vendée), huit policiers de la brigade de lutte contre la cybercriminalité prennent position devant l’une des maisonnettes. Il est 18 h 50, et ces enquêteurs venus de Paris sont là pour mettre fin aux agissements d’un hackeur dont la notoriété a crû de manière spectaculaire ces dernières semaines.
Défiant ouvertement l’Etat, ce pirate hyperactif, spécialisé dans l’extraction de données, s’est même permis d’accorder une interview à TF1 : « Je n’ai aucune affiliation politique. Tout ce que je fais a un objectif clair : gagner de l’argent », déclarait-il avec cynisme, conscient que ses agissements pouvaient être « moralement discutables ».
A l’aide d’un ouvre-porte hydraulique, les enquêteurs pénètrent dans l’un des pavillons et déclinent leur qualité. Ils passent devant la mère du suspect, affairée en cuisine, montent les escaliers et tombent sur un jeune homme filiforme, dans sa chambre. En souriant, ce dernier leur lâche : « Je savais que ce jour arriverait. Je suis soulagé. Cela devenait une drogue, je n’arrivais plus à m’arrêter. » Sur son bureau, l’écran de son ordinateur affiche des milliers de lignes de code. Le hackeur était sur le point de récidiver en publiant les données personnelles volées de millions de conducteurs ayant passé le contrôle technique de leur véhicule chez Autovision.
« HexDex » est démasqué après cinq mois de traque. Dans la vie réelle, il s’appelle Faouzi C., 21 ans, maraîcher de profession. Il avait rendez-vous le lendemain de son arrestation avec la société coopérative agricole qui l’emploie, pour renouveler son contrat. Le 23 avril, au terme de sa garde à vue, le jeune homme a été mis en examen à Paris et écroué pour de multiples infractions, dont « extraction frauduleuse de données et entrave au fonctionnement d’un système de traitement automatisé de données à caractère personnel mis en œuvre par l’Etat ».
De Darty à la fédération de ski
A ce stade, selon les informations du Monde, ont été retenues à l’encontre de Faouzi C. 94 cyberattaques visant des cibles extrêmement variées : des enseignes commerciales, telles que Darty ou Florajet, la préfecture de la Moselle, l’université d’Angers, les syndicats CFDT et FO, de nombreuses fédérations françaises sportives – rugby, athlétisme, gymnastique, karaté, ski… Mais aussi des institutions et administrations sensibles, comme des plateformes du ministère de l’intérieur et du ministère de l’éducation nationale, ou encore le Système d’information des armes, un fichier confidentiel qui regroupe les identités des détenteurs d’armes à feu en France.
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L’activisme de « HexDex » s’étend pourtant sur une courte période. Le 19 décembre 2025, le pirate fait sa première apparition sur le site BreachForums, supermarché en ligne prisé des cybercriminels. Il acquiert rapidement une réputation en raison du volume astronomique et de la sensibilité des données qu’il dérobe, puis propose à la vente.
Les enquêteurs relèvent l’originalité du mode opératoire du hackeur : « Contrairement aux attaques par rançongiciel, qui paralysent les systèmes et déclenchent une réponse d’urgence, “HexDex” opère en silence : il exfiltre, vend et disparaît. Souvent, les victimes n’apprennent que leurs données ont été volées que lorsque celles-ci apparaissent en vente, parfois des semaines après. »
D’après les analyses de ses attaques informatiques, le pirate identifie des failles sur les sites Internet de ses cibles pour en extraire les données. Souvent, il profite d’identifiants d’utilisateurs compromis. Ainsi, « HexDex » a réussi à infiltrer le compte d’une agente administrative du ministère de l’Intérieur qui avait utilisé ses identifiants professionnels en naviguant sur Internet avec son compte Google personnel, pour se connecter à la plateforme de formation de la police nationale, e-Campus. Là, il a profité d’une vulnérabilité pour consulter d’autres profils d’agents et dérober les informations personnelles de 176 000 fonctionnaires.
Même mode opératoire pour pirater le syndicat de travailleurs FO et s’emparer des noms, adresses et éléments privés de 161 000 adhérents : « Je suis dans le regret de vous annoncer que vos données personnelles ont été extraites avec succès et seront vendues par la suite, écrit le jeune hackeur dans un courriel destiné aux victimes. Faites attention à vous, vos dirigeants se masturbent avec les données de leurs adhérents. HexDex fuck all french people [“HexDex baise tous les Français”]. »
« Pour les abus policiers »
Parfois, le pirate fanfaron contourne les outils de défense et de sécurité des organismes ciblés en s’attaquant à leurs prestataires ou à leurs clients extérieurs ayant accès aux bases de données. C’est l’intrusion dans les systèmes informatiques d’une armurerie du Vaucluse qui lui a permis, par exemple, de mettre la main sur les fiches des propriétaires légaux de plus de 62 000 armes. Une base de données qui, tombée entre de mauvaises mains, fait courir aux victimes le risque d’être ciblée par des groupes criminels.
En mars, à la suite de la fermeture de BreachForums, « HexDex » bascule sur le site DarkForums. En guise de bienvenue, il offre aux utilisateurs une liste de 60 000 identités de fonctionnaires français, après un travail de croisement des millions de données qu’il a volées pour isoler les adresses du ministère de l’intérieur, de la justice ou de l’éducation nationale. « Chacun fait ce qu’il peut pendant son temps libre. Moi, j’aime bien baiser les flics et tous ceux qui se croient au-dessus des lois. (…) Pour tous les abus policiers », se vante-t-il.
Si « HexDex » a pris soin de dissimuler ses traces numériques, en utilisant notamment un VPN, les policiers de la brigade de lutte contre la cybercriminalité sont parvenus à l’identifier en tirant le fil à partir des… bases de données de BreachForums, dont le serveur a été saisi par les autorités après la fermeture de celui-ci. Une ligne téléphonique, reliée à un opérateur virtuel, et différentes adresses e-mails fictives utilisées pour s’inscrire sur la plateforme de hacking a permis aux enquêteurs de remonter jusqu’à Faouzi C. Jusqu’ici, ce dernier n’était pas connu pour du piratage, mais pour sa participation à un guet-apens tendu à un utilisateur du sulfureux forum Coco, qui pensait avoir rendez-vous avec une mineure de 15 ans à La Roche-sur-Yon.
Un CAP en maçonnerie
Lors de sa garde à vue, le jeune maraîcher revendique n’avoir aucune compétence poussée en cybersécurité. Titulaire d’un CAP en maçonnerie, il explique avoir surtout eu recours à l’intelligence artificielle pour extraire les bases de données. « Ma journée type, je cherche des noms sur des sites français, je recherche s’il y a des identifiants qui ont fuité sur ce site (…), mes recherches se font sur un bot qui a été créé par un Russe ou un Ukrainien, développe-t-il. Je fais des tests pour voir si les identifiants sont valides, et, si oui, je regarde le site et je cherche des failles. Ensuite, j’envoie à une intelligence artificielle pour qu’elle me code un script pour extraire les données et ensuite j’indexe. »
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Décrit comme « renfermé sur lui-même » et « fragile sur le plan psychique » par un enquêteur de personnalité, Faouzi C. se serait réfugié dans l’informatique de façon autodidacte après une rupture amoureuse. A travers son avatar ténébreux de « HexDex », le jeune homme assure qu’il cherchait à glorifier une existence au ralenti : « C’est un personnage, c’était pour faire le buzz, pour faire du bruit, pour qu’on parle de moi et aussi pour l’adrénaline. Je n’arrivais à rien dans la vraie vie (…) J’étais en manque d’attention et seul dans ma chambre. Je ne voyais personne, je m’ennuyais et j’ai dérapé. »
Raison pour laquelle le pirate, qui dit n’avoir aucun grief contre l’Etat ou la police et vouloir se « repentir », aurait diffusé gratuitement la plupart de ses bases de données et n’en aurait vendu que cinq pour 500 euros. Ce qui semble corroboré par son niveau de vie plutôt chiche.
« Derrière l’image du hackeur déterminé, froid et guidé par l’appât du gain, il y a en réalité un jeune homme profondément isolé qui a trouvé, derrière ses écrans, un espace dans lequel il existait enfin aux yeux des autres, observe l’avocat de « HexDex », Mᵉ Mourad Battikh. Dans cet univers numérique, il était reconnu, valorisé, admiré parfois. Ce n’est évidemment pas une justification de ses actes, mais cela permet de comprendre la trajectoire de ce garçon. »