« Jamais on n’a autant communiqué sans parler aux autres ; ce paradoxe a de telles conséquences sociétales et politiques qu’il est devenu un enjeu universel »

La vertigineuse multiplication des interactions offertes par nos smartphones a sans doute masqué le plus profond et le plus dommageable de ces dégâts : les menaces qui pèsent sur la conversation, note, dans sa chronique, Philippe Bernard, éditorialiste au « Monde ».

 

07/12/2025

Il fut un temps où seuls les gens bizarres parlaient seuls dans la rue sans égard pour autrui, où l’on pouvait passer des heures à converser au téléphone, où la meilleure façon de trouver son chemin était de le demander à un passant. Cette époque est révolue, et il serait stupide ou vain de la regretter. Car c’était aussi un temps où les conversations longue distance coûtaient une fortune, où il fallait fouiller dans des dossiers pour vérifier une date, où le cercle de ses relations était géographiquement limité. De la préhistoire pour les « digital natives », des vieilleries pour les autres.

Refuser la nostalgie ne signifie pas pour autant fermer les yeux sur les ravages sociaux causés par certains usages des smartphones et leur omniprésence dans nos vies connectées, surtout au moment où l’intelligence artificielle bouleverse nos usages de l’Internet.

La vertigineuse multiplication des interactions offertes par le petit écran que nous avons tous en poche, le confort des écouteurs qui nous extraient de la compagnie de nos semblables ont sans doute masqué le plus profond et le plus dommageable de ces dégâts : les menaces qui pèsent sur la conversation, cette pratique « fondée sur la continuité de la prise en compte de l’autre, à travers une attention mutuelle à son visage (…) », comme la définit le sociologue David Le Breton dans La Fin de la conversation ? La parole dans une société spectrale (Métailié, 2024). Evoquer une « rupture anthropologique » à propos de la remise en cause de ce qui était « depuis toujours la matrice première de la sociabilité » n’est sans doute pas abusif.

Lire l’entretien (2025) | Article réservé à nos abonnés David Le Breton, sociologue : « La conversation est devenue un luxe anachronique »

Ce livre, éloge subtil et convaincant de la conversation, cet art où l’on sait se taire pour écouter l’autre, analyse implacablement les mécanismes de déshumanisation, d’enfermement, d’addiction et d’aliénation liés à notre « prosternation » permanente devant le portable. Dans notre « société fantomatique où, même dans les rues, les yeux sont baissés sur l’écran dans un geste d’adoration perpétuelle », la parole a perdu toute valeur, servant souvent de « relance technique de confirmation de soi et de mutuelle existence ».

La communication, utilitaire, désincarnée, voire décalée grâce aux messageries sans échange direct, a ainsi remplacé la conversation, véritable dialogue qui oblige à tenir compte de son interlocuteur. Paroxysme en la matière, « les réseaux sociaux incarnent un monde de l’autre sans autres ». Alors que nous n’avons jamais été autant connectés, jamais le sentiment de solitude n’a été aussi répandu. Jamais on n’a autant communiqué sans parler aux autres ; ce paradoxe a de telles conséquences sociétales et politiques qu’il est devenu un enjeu universel.

 

Devant un office du tourisme, à Ronda (Espagne), le 10 octobre 2024. JON NAZCA/REUTERS

« Nous avons libéré un monstre. Les téléphones portables et les réseaux sociaux volent l’enfance de nos enfants », s’est alarmée, le 7 octobre, la première ministre danoise, Mette Frederiksen, avant d’annoncer l’interdiction de ces derniers aux moins de 15 ans. « Il n’y a plus aucune interaction, il n’y a plus d’humanité », a résumé Emmanuel Macron, le 28 novembre, à Mirecourt (Vosges), avant d’annoncer l’interdiction des portables dans les lycées à la prochaine rentrée. Le président, qui multiplie les rencontres sur le thème « La démocratie à l’épreuve des réseaux sociaux et des algorithmes », avait remarqué, le 12 novembre, à Toulouse : « On voit que tout ça est en train de bousculer (…) nos démocraties. »

Déshumanisation numérique

Trente ans après que les Nokia et Motorola ont fait irruption dans nos vies, il serait temps de sortir de l’âge de pierre et de la fascination. De l’Australie à l’Union européenne et de la Californie au Royaume-Uni, de timides et incertaines législations protectrices voient le jour. Mais le réveil des sociétés civiles à ce sujet est en marche, comme aux Etats-Unis, où une vaste procédure visant Facebook et Instagram, lancée par des institutions scolaires et des familles d’adolescents victimes de l’emprise des réseaux, met en lumière le cynisme des plateformes, conscientes du potentiel destructeur de leurs produits.

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L’essentiel n’est-il pas que les sociétés analysent les dégâts causés par la déshumanisation numérique et les manipulations politiques, et qu’elles s’en saisissent ? Dans le New York Times, le psychanalyste Steven Barrie-Anthony décrit à quel point est courant, chez ses patients, le sentiment selon lequel « la diversion sans cesse causée par l’usage des smartphones et des réseaux sociaux les éloigne de ce qui leur importe le plus », et en particulier « perturbe leurs relations avec les autres ». Pour lui, le principal danger en la matière n’est pas de ressentir cette douleur « pour tous les moments perdus », ce serait plutôt d’être anesthésié par notre portable au point de ne plus en être conscient.

 

Philippe Bernard