«Accepter de perdre ses enfants» ? Le monde se réarme, la France regarde ailleurs 

Le discours choc du général Fabien Mandon n’a fait que souligner ce décalage entre l’urgence dans laquelle le monde nous a plongés et le refus de l’Hexagone de se confronter au réel. Il est temps que l’opinion publique comprenne la nécessité de renforcer l’armée.


 

Par Jean Quatremer

20/11/2025

 

La France n’est pas prête à la guerre. Alors qu’un conflit se déroule aux portes de l’Union depuis 2022, qu’une confrontation avec la Russie est jugée probable par l’Otan et les services de renseignements européens d’ici trois à quatre ans, que les Etats-Unis ont retiré leur garantie de sécurité à l’Europe, l’Hexagone semble vivre dans un rêve de paix éternelle. Un rêve où le débat politique ne bruisse que de l’âge de la retraite ou de la recherche du magot mythique qui permettra de continuer à dépenser sans compter. Avec son discours choc devant les maires, le général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées, évidemment sur instruction du chef de l’Etat, chef des armées, n’a fait que souligner ce décalage entre l’urgence vitale dans laquelle le monde nous a plongés et un pays refusant obstinément de se confronter au réel et se croyant à l’abri de la nouvelle ligne Maginot qu’est la force nucléaire.

 

Réarmement trop lent

Dans l’Etrange défaite, l’historien Marc Bloch pointait, parmi les causes de l’effondrement de l’armée française en juin 1940, pourtant considérée comme la première armée du monde, non seulement une pensée militaire stratégique et tactique obsolète ou un réarmement trop tardif et trop lent, mais aussi l’apathie des élites et du peuple terrifiés par la perspective de la guerre. Ce désarmement moral collectif, en partie dû à la proximité de la Première Guerre mondiale, explique le refus d’intervenir dans la guerre civile espagnole (36-39), la capitulation de Munich de 1938 où la France et le Royaume-Uni cédèrent tout aux nazis, la «drôle de guerre» de 1939-1940 où l’armée française assista sans bouger à l’anéantissement de la Pologne… Des atermoiements qui n’auront servi à rien finalement : la guerre est venue à la France, signant son déclassement définitif sur la scène mondiale.

Cette période rappelle étrangement celle que nous vivons aujourd’hui : nous sommes restés l’arme au pied, car personne ne veut «mourir pour Kyiv», comme personne ne voulait «mourir pour Dantzig» en 1938. L’histoire adorant bégayer, la France, certes forte en gueule, est d’ailleurs l’un des pays qui a multiplié jusqu’en 2024 les «lignes rouges», face à la Russie, toutes franchies depuis, en refusant de fournir à l’Ukraine d’abord des armes offensives, puis des chars, puis des avions, puis des missiles, etc. Et qui continue en 2025 à se situer tout en bas du classement des pays lui livrant du matériel militaire, selon l’institut de Kiel. La jeunesse ignore superbement l’Ukraine alors que de sa résistance dépend notre sécurité collective.

 

Désastre

Tardivement, l’Europe a entamé son réarmement (les budgets de la défense sont passés de 218 milliards d’euros en 2021 à 392 milliards aujourd’hui – soit moins de 2 % du PIB – et devraient atteindre 5 % à terme) et l’Union, jusque-là uniquement concentrée sur les questions économiques, coordonne désormais les efforts des Vingt-Sept pour qu’ils soient capables d’assurer sans les Américains leur défense à l’horizon 2030.

Or si l’Europe du Nord et de l’Est est passée en démultiplié, ce n’est pas le cas de la France (et des pays du Sud). Les plus hautes autorités de l’Etat prennent enfin conscience que cette «drôle de guerre» mène au désastre. En appelant à la mobilisation des «enfants de la patrie», le général Mandon ne veut clairement pas être le nouveau Gamelin, le père de la défaite française de 1940. Un appel à la mobilisation morale et économique de la nation absolument nécessaire pour que l’industrie de la défense française passe enfin en mode «économie de guerre» et que l’opinion publique comprenne enfin qu’il va falloir faire des choix budgétaires douloureux pour permettre la montée en puissance de l’armée française. Afin de décourager les nuisibles d’attaquer nos démocraties.

 

Collé à partir de <https://www.liberation.fr/international/europe/accepter-de-perdre-ses-enfants-le-monde-se-rearme-la-france-regarde-ailleurs-20251120_6NTRK5ALHNCWVNWUEDICWLAIFI/>