Panter & Turron — Portrait
Le duo de designers italo-français Panter & Tourron, basé à Lausanne, érige le nomadisme en principe de vie et de création. Le mouvement et la légèreté nourrissent ses projets, centrés sur l'essentiel, portatifs, sinon transformables.
Christian Simenc
Publié le 13 mars 2025

Dejan Jovanovic - VITRA
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Photos Basile Fournier courtesy of SPACE10
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Photos Jagoda Wisniewska
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Photos Jagoda Wisniewska
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Panter-Tourron
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Arthur Seguin
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SPACE10
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Photos Basile Fournier courtesy of SPACE10
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A peine sont-ils revenus de Designblok, le festival international de design de Prague où ils étaient les invités d'honneur, représentant la jeune génération aux côtés du parrain Ron Arad, 73 ans, qu'ils acceptent un entretien, en visio et en deux temps. L'un depuis Milan, au sortir d'un rendez-vous avec un éditeur ; l'autre, de retour dans leur atelier lausannois. L'Italien Stefano Panterotto, 36 ans, et le Français Alexis Tourron, 33 ans, alias Panter & Tourron, sont des designers aux semelles de vent. Après un cursus à Venise puis Milan pour le premier, à Orléans puis Kolding (Danemark) pour le second, ils se rencontrent à l'école cantonale d'art de Lausanne durant leur master Luxe. Diplômés en 2015, ils s'installent dans la ville suisse et se rodent en aménageant des vitrines pour Hermès (Genève, Zurich, Lausanne) et en réalisant moult projets pour des marques de luxe notamment horlogères, en tant que ghost designers, leurs noms n'étant pas mentionnés.
« Cela nous a au moins permis de vivre bien pendant trois ans ! » résume Alexis Tourron. Mobiles, ils le sont à n'en point douter : « Rien qu'en Suisse, on a déménagé cinq fois en six ans », confirme le designer. Nomades, parfois jusqu'à la disparition. C'est ce qui est arrivé, en 2018, lorsqu'ils sont recrutés par le design lab d'Airbnb. Rebelote : le tandem se téléporte pendant un an à San Francisco, avec interdiction formelle de communiquer sur le projet. « Après avoir engrangé plusieurs dizaines de milliards de dollars, mais aussi des critiques, le groupe estimait être arrivé au bout de son business model et cherchait des opportunités, raconte Stefano Panterotto. L'idée de son projet "Backyard" [dans ma cour] était de monétiser des terrains vacants en proposant à leurs propriétaires d'y installer un module habitable à louer, une sorte de mobile home haut de gamme, fabriqué industriellement, en grande partie en bois. Nous avons imaginé un prototype évolutif avec ses différentes variantes, qui, à l'instar d'un concept car, devait inspirer les personnes qui, en interne, prendraient le relais. » Airbnb propose aujourd'hui cinq modèles, du studio (39 m2 ) à un module deux chambres/deux salles de bains (XL10, 88 m2 ), vendus respectivement à partir de 274 000 et 449 000 dollars.
Effort minimal et économie de matière
De retour dans leur agence à Lausanne en 2019, ils décident de montrer qu'ils sont bien vivants. « Nous étions devenus invisibles, souligne Alexis Tourron. Nous ne voulions plus travailler en sous-main, alors nous avons remonté une équipe pour autofinancer un projet qui nous ressemble, dans une approche holistique.
Dans un monde très vieille école comme celui du mobilier, nous voulions dessiner une collection avec des codes nouveaux, faite de matériaux recyclés et recyclables, pour une nouvelle génération qui n'arrive pas à se sédentariser. » Son nom : Tense . « Nous nous sommes inspirés des petites constructions des nomades comme les tentes, où tout se devait d'être démontable ou pliable pour être transporté durant les pérégrinations, avec une grande ingéniosité, se remémore Stefano Panterotto. Nous aimons aussi beaucoup le travail des frères Piero et Achille Castiglioni et leurs recherches sur l'effort minimal et l'économie de matières. Nous voulions remettre en cause l'idée de confort moderne en créant des meubles simples formellement et techniquement, facilement trans portables, à l'instar d'un mobilier de camping, dans des paquets plats, le tout pour un poids de moins de 20 kg. »
Qui dit simple ne dit pas fatalement pauvre, le tandem n'hésitant pas à user de matières ultra-techniques et/ou de technologies de pointe. Ainsi, la table basse, qui remplace la table haute - « trop formelle et trop encombrante » -, est en aluminium recyclé. Le fauteuil, lui, arbore une structure en contreplaqué cintrable, donc hyperflexible, sur laquelle se déploie une mousse pour l'isolation acoustique (Labyrinth Foam), le tout habillé d'un tissu extensible. Le paravent se compose d'un textile tissé en 3D à partir de PET recyclé. Enfin, les luminaires, eux, pèsent moins de 200 grammes. « L'ensemble des pièces maintient sa forme en utilisant la résistance à la traction », explique Alexis Tourron. Présentée au Salon du meuble de Milan, la collection Tense décroche le Prix du mobilier design de l'année 2019 décerné par le site anglais Dezeen, offrant au duo une visibilité immédiate. Fabriquée l'année suivante par l'éditeur danois New Works, la suspension est, depuis, un succès.
Plateformes déployables
De nouveau, en 2021, Stefano Panterotto et Alexis Tourron sont amenés à penser la mobilité des jeunes générations et le devenir de leur habitat. Cette fois-ci, ils sont sollicités par le design lab Space 10 d'Ikea, dont le brief précise : « On peut tout mettre dans un paquet plat, sauf le canapé. C'est le défi le plus difficile, mais le plus stimulant. Allez-y ! » L'entreprise suédoise met à leur disposition, pendant un an, tous les logiciels d'intelligence artificielle (Dall-E, Runaway…) et leur soumet deux questions : « Que peut apporter l'IA à des designers, est-elle amie ou ennemie ? » et « A quoi va ressembler le canapé du futur ? »
« Nous sommes partis des dimensions de la fameuse palette, qui, habituellement, sert à transporter les canapés, soit 80 x 120 cm. Notre meuble comportait une base de cette surface se déployant en deux, à laquelle s'ajoutaient deux côtés à clipser et des pieds à visser, le tout dans un paquet scellé sous vide, explique Alexis Tourron. Sachant que la télévision sera, peu à peu, appelée à disparaître au profit d'écrans plus petits, le canapé n'a plus besoin d'être mono-directionnel. Côté matériaux : aluminium recyclé pour la structure et textile biodégradable 3D pour l'assise, pour un poids total ne dépassant pas 10 kilos, afin de pouvoir être emporté directement d'un magasin ou livré. » Pour garder trace de leur travail, une fois l'aventure Ikea achevée, ils éditent à leur compte, en 2023, leur projet, Couch in an Envelope (un canapé dans une enveloppe). « C'est moins un canapé, au sens traditionnel du terme, qu'une plateforme en textile tendu qui se replie tels une tente ou un filet de catamaran », souligne Stefano Panterotto.
Des modèles évolutifs
Leur réflexion n'a pas le temps de reposer qu'ils reçoivent un appel de l'éditeur suisse Vitra - un Graal pour nombre de designers -, qui les mandate pour imaginer « le canapé des 30 ans à venir ».
« Comme les différentes tribus [parents, enfants, amis] se mélangent davantage et que la pandémie a amplifié le télétravail, nous avons peaufiné l'idée de plateforme non directionnelle pour créer un canapé hybride. Il est basé sur un îlot central fixe sur lequel viennent se clipser des accessoires légers [tablette, dossier, coussin…], qui peuvent être déplacés selon ses besoins », détaille Alexis Tourron. Dans un souci de durabilité, le chrome a été banni. Les éléments de la structure sont en aluminium extrudé, donc interchangeables. « Un nouveau rembourrage a été mis au point par Vitra, avec notamment des fibres textiles en PET, qui fonctionnent comme des fibres naturelles [plume ou laine], mais se révèlent plus solides dans la durée », assure Alexis Tourron.
Nommé Anagram, le canapé a nécessité un investissement machines pour sa fabrication et vient tout juste d'entrer en production. Parallèlement à cette commande d'ampleur, le duo poursuit ses recherches, en autofinançant, tous les cinq ans, un projet.
Après Tense en 2019, et toujours en off du Salon du meuble de Milan, il a présenté en avril dernier le projet Diurno, décrit comme « un salon secret de style speakeasy où prendre une pause détente dans une atmosphère entre nostalgie et science-fiction ». « Ce projet nous a été inspiré par les Alberghi Diurni, ces hôtels de jour réservés aux VRP et aux ouvriers, situés en sous-sol », indique Alexis Tourron. L'assise est une typologie à mi-chemin entre un canapé et un futon. Elle mêle contreplaqué en cintrage avec une mousse provenant du recyclage de déchets industriels. Les luminaires, eux, sont en textile semi-transparent tissé en 3D ou faits de tubes en aluminium industriel recyclé. Scénarisant un style de vie contemporain dont ils sont de parfaits exemples, Stefano Panterotto et Alexis Tourron imaginent un équipement capable de mouvement. Cette logique appliquée à du mobilier de luxe ou accessible fait de l'impermanence une vertu des temps.
Christian Simenc
Collé à partir de <https://www.amc-archi.com/photos/panter-turron-portrait,94743/>