« Diktat végane » : un vote populaire sur l’alimentation divise la Suisse
Paturage sec en Suisse, fin juillet 2026. La Suisse compte plus de 16 millions d’animaux de rente. La moitié du fourrage nécessaire à leur alimentation provient de l’étranger.
Les Suisses vont voter sur une proposition visant à augmenter largement l’autonomie alimentaire du pays, par une production végétale plus importante. Une initiative rejetée par les éleveurs et la majorité des politiques.
C’est une bataille de l’alimentation qui est en train de se jouer chez notre voisin suisse. D’un côté, il y a ceux qui veulent augmenter la production et la consommation de protéines végétales — et, mécaniquement, réduire celles de la viande. De l’autre, on retrouve ceux — plus nombreux — qui ne veulent pas en entendre parler.
Tout a commencé par une « initiative populaire fédérale ». En Suisse, les citoyens peuvent lancer une proposition de modification de la Constitution, si leur texte récolte au moins 100 000 signatures en dix-huit mois. Le Conseil fédéral et le Parlement donnent ensuite leur avis sur la mesure, pour recommander au peuple de l’accepter ou de la rejeter, avant l’organisation d’un vote national. Ce système est un des « piliers de la démocratie directe », se réjouit le pays.
Or, en août 2024, une initiative populaire a recueilli plus de 112 000 signatures valables. Son but : renforcer l’autonomie de la Suisse, en faisant passer de 42 % à 70 % son taux d’auto-approvisionnement alimentaire. Les moyens envisagés : l’encouragement gouvernemental de la production et de la consommation de denrées végétales — à la place des produits animaux — tout en réduisant l’emploi des pesticides et des engrais azotés. Les citoyens sont appelés aux urnes le 27 septembre pour se prononcer.
Concurrence des ressources
« Avec un taux d’auto-approvisionnement [actuel] de seulement 42 %, l’agriculture suisse ne peut pas garantir l’approvisionnement de la population en cas d’interruption des importations, que ce soit en raison de guerres, de conflits commerciaux ou d’événements climatiques extrêmes », justifient les auteurs de l’initiative populaire sur leur site internet.
Parmi eux, une militante écologiste, Franziska Herren, déjà à l’origine d’une précédente initiative populaire sur l’eau (rejetée en 2021), et Daniel Hartmann, un ancien chef de la section Protection des eaux souterraines à l’Office fédéral de l’environnement.
Selon les auteurs de cette initiative, ce faible taux révèle que l’agriculture suisse n’est pas capable de nourrir, à partir de sa propre production, la population en temps de crise, ce que prévoit pourtant l’article 102 de la Constitution.
Pour eux, le problème vient du fait que les êtres humains sont en concurrence avec les animaux pour les ressources disponibles. De fait, 60 % des terres arables du pays servent à la culture de fourrage pour les 16 millions d’animaux d’élevage (qui sont ensuite destinés à la consommation humaine), plutôt qu’à la production de denrées végétales destinées directement aux humains.
« En cultivant sur ces surfaces des […] légumineuses, des céréales et des légumes, au lieu de fourrages, il serait possible de produire plus de dix fois plus de calories pour la population suisse », affirment les auteurs de l’initiative populaire. Et donc, de moins dépendre de l’étranger, d’où provient la moitié des fourrages.
« Nous demandons une réorientation des subventions »
Les partisans de cette proposition n’en sont pas à interdire la production et la consommation de denrées d’origine animale. Ils reconnaissent que la production de lait et de viande constitue « un élément fixe et essentiel de la sécurité alimentaire de la population suisse », en raison de la topographie du pays — les deux tiers de la surface agricole utile sont des prairies, des pâturages et des surfaces d’estivage.
« Personne ne sera contraint de modifier ses habitudes alimentaires, veut rassurer Franziska Herren, dans un entretien accordé au site d’information suisse Watson. Nous demandons une réorientation des subventions. Le déséquilibre est immense : sur les 3,6 milliards de francs de subventions versés aujourd’hui, les trois quarts soutiennent la production animale. »
Mais ces arguments ne convainquent pas tout le monde, loin de là. Le Conseil fédéral a rejeté l’initiative populaire, estimant que l’objectif actuel d’au moins 50 % d’autonomie alimentaire à l’horizon 2050 était suffisant.
« Le Conseil fédéral estime qu’il n’est guère réaliste de faire passer le taux d’auto-approvisionnement net à 70 % en l’espace de dix ans, explique le gouvernement suisse dans un communiqué. Cet objectif nécessiterait des changements profonds […]. La consommation de viande, de lait et d’œufs devrait diminuer considérablement, tandis que les denrées alimentaires végétales devraient représenter une part nettement plus importante de l’alimentation. »
Selon l’État, ces modifications d’habitude seraient une entrave à « la liberté entrepreneuriale des agriculteurs » ainsi qu’à « la liberté de choix des consommateurs ». En outre, le gouvernement craint que le délai de mise en œuvre de l’initiative populaire — dix ans — ne soit trop court et empêche l’amortissement des investissements déjà réalisés par les agriculteurs, entraînant le besoin d’un soutien financier de la part de la Confédération.
Un texte trop radical pour les Vert-e-s suisses
Amené à se prononcer, le Parlement suisse a lui aussi rejeté le texte. Même si les Vert-e-s suisses ont estimé que « l’orientation générale [était] la bonne », ils ont conclu, comme les autres partis, que le texte était trop radical et que les moyens proposés étaient inadaptés.
« La dernière fois que la Suisse a atteint un taux d’autosuffisance de 70 %, c’était entre 1942 et 1945, pendant la “bataille des champs”, a développé Meret Schneider, membre des Vert-e-s, auprès du journal suisse 24 Heures. Le pays comptait alors deux fois moins d’habitants qu’aujourd’hui. Impossible d’atteindre à nouveau un tel niveau sans intensifier massivement la production. »
La conseillère nationale zurichoise redoute qu’un tel objectif entraîne le sacrifice de terres agricoles aujourd’hui consacrées à la biodiversité, et une augmentation de l’utilisation des engrais. Seuls les Jeunes vertexs Suisse — le mouvement de jeunesse des Vert-e-s suisses — ont appelé à voter en faveur de l’initiative populaire.
« Diktat végane »
Du côté des agriculteurs, une « alliance contre l’initiative sur l’alimentation » s’est formée pour dénoncer ce qu’ils qualifient de « diktat végane » — quand bien même l’initiative n’impose aucun régime végétalien.
« [Si cette initiative était adoptée], il faudrait une mise sous tutelle directe de la population, ainsi que des directives étatiques sur ce qu’elle aurait encore le droit de manger », imaginent-ils, avec un brin de caricature, sur leur site internet.
Pour ces opposants, l’objectif proposé de 70 % d’autosuffisance est irréaliste, et conduirait la population suisse à « se contenter d’une alimentation semblable à celle en temps de guerre ». Ils appréhendent une augmentation des prix, un tourisme à l’étranger pour acheter de la viande, un affaiblissement des rendements, et par conséquent le déclin de la sécurité d’approvisionnement.
« En montagne, dans la zone des collines préalpines, dans le Jura et même en de nombreux endroits du Plateau, les surfaces sont si pentues que seule une exploitation herbagère est possible, développent-ils. Sans animaux de rente, ces surfaces ne seraient plus disponibles pour la production alimentaire. »
Une végétalisation « indispensable » pour l’autonomie alimentaire
Aucune association environnementale de premier plan, comme Greenpeace, ne fait partie des soutiens officiels du texte. Seules des organisations comme les Aînées pour le climat — qui avaient saisi la Cour européenne des droits de l’Homme pour forcer le gouvernement à agir contre le changement climatique — et le collectif antispéciste Co&xister en font partie.
« Dans tout changement sociétal, il faut que la collectivité et le milieu politique s’engagent, que les agriculteurs fassent leur part, les consommateurs et consommatrices aussi. On ne peut pas perpétuellement se plaindre des effets du réchauffement climatique sans produire des changements conséquents », a déclaré Virginia Markus, fondatrice de Co&xister, au micro de la RTS.
De l’autre côté de la frontière, l’Association végétarienne de France (AVF) voit aussi l’initiative populaire d’un bon œil. « La France devrait s’en inspirer, réagit Mathieu Nollet, président de l’AVF, interrogé par Reporterre. Si nous recherchons réellement la souveraineté alimentaire, l’augmentation de la production de denrées végétales est indispensable. »
Il poursuit : « Il s’agirait de rediriger les investissements déjà existants vers un secteur d’avenir, l’alimentation végétale, qui profite au tissu économique national comme à la santé publique. »
Sécheresse, canicule : l’élevage dans l’impasse climatique
Les émissions mondiales de gaz à effet de serre dues à l’agriculture s’élèvent à 14 %, dont 60 % proviennent de l’élevage. Le secteur a aussi un effet environnemental conséquent : en Suisse, deux tiers des polluants atmosphériques azotés viennent des émissions d’ammoniac de l’agriculture, dont 90 % de la production animale. Il contribue également à la pollution des eaux et des sols, à cause de l’utilisation des engrais azotés et des pesticides.
L’élevage est par ailleurs de plus en plus menacé par les récentes vagues de chaleur. Cet été, face au manque d’eau dans le canton de Fribourg (ouest de la Suisse), une entreprise de transport et l’armée ont été sollicitées pour ravitailler les troupeaux… par hélicoptère. Une tâche conséquente : chaque vache boit près de 100 litres d’eau par jour.
« La Suisse ne dispose d’aucune stratégie nationale pour garantir son approvisionnement en eau face au changement climatique », déplore Franziska Herren, auprès du site Watson.