Bientôt une décennie qu’elle vit «retirée du monde.» Hélène Hazera n’utilise plus Facebook, «machine à s’engueuler avec ses amis» et n’a jamais eu de portable. Dans son deux-pièces du XIe arrondissement de Paris, une ardoise posée à côté d’un fixe indique le numéro des urgences médicales. A 74 ans, Hazera se dit «un peu diminuée», avance à petits pas et voit mal. «Le sida m’a défigurée, lance-t-elle. J’avais perdu les graisses de mon visage et ils ont raté l’opération de comblement.» Elle disait la même chose au public venu nombreux à l’avant-première du documentaire que lui consacre Judith Abitbol, Hélène Trésore Transnationale, et qui a mis dix ans à se faire. «Elle m’a filmée avec beaucoup de douceur, dit Hazera. Ce film, c’est les mémoires que j’écrirai jamais.»
Née dans la bourgeoisie parisienne, élève au lycée Janson-de-Sailly (XVIe arrondissement), elle est hospitalisée et diagnostiquée bipolaire à 17 ans. Elle se rêve réalisatrice mais le directeur de l’Idhec lui claque au nez la porte de l’école de cinéma. «Ça ferait trop de scandale», dit-il à un membre du jury, qui le lui répète. Elle entame sa transition chez ses parents, des résistants qu’elle admire. Sa mère entre à la mairie en 1944 comme fonctionnaire, son père est ingénieur. «Je n’ai pas été jetée dehors, mais je n’ai jamais été acceptée.» Elle vit «à droite à gauche. C’est là que j’ai commencé le tapin. Les trans ne s’inséraient pas dans le monde du travail».
Les archives du documentaire dévoilent une Hélène sublime sous toutes les coutures, fesses apparentes à Pigalle sous la caméra de son amie Franssou Prenant, en robe cocktail dans des films indépendants des années 70 et 80. Son préféré : Tam Tam d’Adolfo Arrieta (1976) «parce que j’étais particulièrement jolie.» Elle joue même un petit rôle chez Godard.
Hazera rencontre au Fhar (Front homosexuel d’action révolutionnaire) des journalistes de Libé dont Michel Cressole, qui la fera entrer au journal en 1978, au service télé. Contre «la bureaucratisation du Fhar», elle crée en 1972 avec une petite bande les Gazolines. Le premier groupe d’activistes trans ? «N’importe quoi. C’était de l’humour folle, un dadaïsme pédé, on voulait foutre le bordel.» Dans le milieu LGBT militant et intello, le nom d’Hélène Hazera est respecté. Elle fait figure de marraine poil à gratter et en a rembarré plus d’un dans d’épiques commentaires Facebook. On la croisait encore il y a quelques années à l’Existrans, manif des personnes trans et intersexes ou à la Marche des fiertés, pancarte «carré de tête, carré Hermès» en main.
«Ce que les bourgeois ont laissé de plus important, c’est la culture», professe-t-elle. Et sa culture est un puits sans fond. Quand elle se passionne, elle lit tout, voit tout et retient tout. Un quatrain de son poète préféré Omar Khayyam orne en persan toute la longueur d’un mur, au-dessus d’un fourbi de disques et de papiers. On s’arrête sur une affiche de la chanteuse Marianne Oswald. «Vous connaissez ? Vous n’êtes pas complètement perdu alors.»
Pendant quinze ans, Hazera anime sur France Culture l’émission Chanson Boum ! Elle reçoit des centaines d’artistes, des plus notoires comme Brigitte Fontaine et Anne Sylvestre aux plus confidentiels. «Une encyclopédie vivante», résume Patrick Molinier, le réalisateur de l’émission qui déjeune encore avec elle quatre ou cinq fois par an. Pour la dernière en 2017, elle choisit de diffuser Tout’manière de Michèle Bernard. Refrain : «Demain on s’ra vieux, demain on s’ra mort, serrons-nous plus fort.» «Seul un petit public était resté fidèle» à la chanteuse, déplore Hazera. Si elle devait recommander une chanson aujourd’hui, ce serait les Yankees du Québécois Richard Desjardins «sur l’extermination des Amérindiens. Avec ce que fait Trump, tout le monde devrait l’écouter.»
Son érudition a marqué Gérard Lefort, ancien chef des pages culture de Libé. «Hélène est la personne la plus cultivée, drôle et extravagante que j’aie rencontrée au journal.» En fouillant dans les archives, on tombe sur ses multiples signatures : «Mlle HH007» ; «Hélène Hazera-Bondage» ; «Hélène Hazera La Pétomane». «On avait une grande liberté, commente-t-elle. Ceci dit, faire rire est aussi une défense.»
Dans les médias comme ailleurs, la transphobie est la norme. «Mais les gens respectaient Hélène et la craignaient, raconte Lefort. Quand elle se fâchait avec quelqu’un, elle se mettait à le vouvoyer. Hélène serait cancel partout aujourd’hui, elle n’était pas du tout stratège.» «C’est ma nature, je m’engueule, convient-elle. Aujourd’hui, beaucoup moins.» Quand on lui propose d’être marraine de la Queer Week en 2017, elle décline puis accepte. «Je suis pas très queer. Les queers ont invisibilisé les trans, ne parlent jamais de sida et n’ont pas beaucoup d’humour. Mais bon, c’est des alliés quand même.» Sur ses lèvres apparaît un sourire façon Christiane Taubira quand elle sort une vacherie bien sentie.
Quand on la rencontre dans l’entre-deux tours des municipales, elle a voté pour les écolos et votera «contre Dati» au second. Elle se dit libertaire et n’est pas étonnée du décret de Trump qui stipule qu’il n’y a que deux sexes. «Il est soutenu par les évangéliques. Et la Bible dit que l’homme qui s’habille en femme est une abomination. Si l’extrême droite passe ici, les trans paieront aussi.» Elle n’obtient ses papiers avec le genre féminin que le 23 avril 2023. En 2017, la Sécurité sociale calcule sa pension de retraite au rabais à cause d’une histoire de 1 et de 2. Elle fait «une grosse dépression.» «Si l’Etat ne vous reconnaît pas, qui vous reconnaît ?» demande-t-elle dans le film.
Hazera porte la tristesse des morts du sida. «Je suis inconsolable de la mort de Michel Cressole.» En 1995, c’est elle qui signe sa nécrologie. Rien qu’à Libé, le virus a tué au moins dix journalistes, dont cinq de ses amis. Elle tient à ce que ce soit écrit. «On formait un petit contre-pouvoir.» «On appelait ça la cage aux folles», se souvient Lefort. Dans le film, elle déclame une épitaphe qu’elle a écrite pour eux.
Aujourd’hui, elle parle souvent de son ami Max K Pelgrims, photographe, et a «beaucoup de respect» pour Giovanna Rincon, fondatrice de l’asso Acceptess-T. Hazera avait créé la commission trans d’Act Up à la fin des années 90. Son texte «La communauté du silence» sur la forte prévalence du VIH chez les trans est une fierté. «Hélène est une pionnière, dit l’ancien président d’Act Up Christophe Martet. Les études d’ampleur sur le sujet n’ont été menées que très récemment.» Rincon, elle, se voit un peu comme sa petite sœur : «Une femme trans qui parle de sa séropositivité comme Hélène l’a fait, ce n’est pas rien. Elle a retrouvé ça en moi.»
Extérieur nuit. Vers la fin du film, Giovanna Rincon guide un cortège réuni derrière une banderole Act Up. Elle s’arrête devant une clinique où Hazera est hospitalisée et crie dans un micro : «On va lui dire qu’on l’aime. Et qu’on ne l’oublie pas. Hélène ! On est là pour toi ! Hélène Hazera ! Nous sommes ici, devant cet hôpital !» La foule scande avec elle : «Hélène ! On t’aime !»
1952 Naissance à Paris.
1978 Entre à Libé.
2002 Chanson Boum ! à France Culture.
1er avril 2026 Hélène Trésore Transnationale de Judith Abitbol.