Disparition

Mort d’Hélène Hazera, les mille vies d’une résistrans

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Grande gueule anar, passionnée de chansons, journaliste à «Libé», productrice sur France Culture et actrice chez Godard, cette figure de la contre-culture était une pionnière des luttes homo et trans, version révolutionnaire. Elle est morte ce lundi 5 octobre à 74 ans.

Hélène Hazera (ici à une date inconnue) a été «la première trans journaliste dans un grand quotidien, à travailler à la radio, à faire des documentaires». (Godot Production. Singularis)
Publié le 05/10/2026 à 12h56, mis à jour le 06/10/2026 à 5h00
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Elle était du genre à envoyer des blagues graveleuses sur Messenger, à flinguer en commentaire votre dernière publication Facebook, à dézinguer de façon outrancière – mais le plus souvent à raison – ceux ou celles qui prennent trop de lumière dans les luttes au détriment des plus marginalisés, à vous saouler de mots à propos d’un chanteur tunisien oublié des années 50, passionnée qu’elle était de jolis mots et belles mélodies. Avec ses poils au menton, ses foulards et ses grands chapeaux qui la rendaient inratable en manif, Hélène Hazera se foutait du qu’en-dira-t-on, perpétuellement en décalage. Tendance anar et très critique de ses anciens amis de la gauche mao, elle restait en alerte quant à la menace à venir. Elle est morte à Paris ce lundi 5 octobre à 74 ans, «retirée du monde» depuis sa retraite des ondes dans son deux-pièces bordélique du XIe arrondissement de Paris.

Son portrait en mars 2026

Tout au long de son existence, la journaliste et activiste a additionné les vies mais, surtout, a cumulé les premières dans le métier : première journaliste ouvertement trans (à Libération de 1978 à 1999), première femme trans à l’antenne d’une radio publique (sur France Culture de 2000 à 2017). «J’ai été la première trans journaliste dans un grand quotidien, à travailler à la radio, à faire des documentaires, relevait-elle dans un de ses derniers textes pour Libé en 2013. Je suis arrivée mignonne à Libé, aujourd’hui je suis défigurée par le sida et je me heurte à la sournoise discrimination des trans où plus vous ressemblez au nouveau genre plus vous êtes respectée.»

Poésie d’Omar Khayyam

Résumer les multiples facettes d’Hélène Hazera, à l’image du documentaire de Judith Abitbol, Hélène Trésore Transnationale, présenté au printemps 2026 – l’une de ses dernières apparitions publiques –, fait surgir la crainte d’un oubli, question de fidélité à l’œuvre immatérielle du personnage. Née en 1952, dans le XVIe arrondissement de Paris, elle est la dernière d’une fratrie de trois. La famille, bourgeoise et catholique, est marquée par l’esprit de la Résistance. Son père, ingénieur, est parti à Londres tandis que sa mère, secrétaire, était agent de liaison du mouvement intérieur, des «héros» à l’engagement inégalable. «J’ai très vite su que je ne pourrais jamais faire aussi bien que ce que mes parents ont fait. C’était une évidence pour beaucoup de gens de ma génération», témoignait-elle, au micro de Céline du Chéné dans A voix nue sur France Culture, en 2017.

L’enfant, assignée garçon à la naissance, n’a pas conscience de sa transidentité – le terme n’existe pas encore –, aimant piocher des robes dans le placard de sa mère ou s’habiller en princesse. D’abord croyante, elle raconte avoir perdu la foi lors d’un cours de catéchisme qui légitimait la torture en Algérie. L’enfant est joviale, aime chanter, danser et découvre à l’adolescence la poésie persane d’Omar Khayyam (1048-1131) qui, dit-elle, lui sauvera littéralement la vie alors qu’elle est élève au lycée Janson-de-Sailly, hospitalisée et diagnostiquée bipolaire à 17 ans. En 1973, alors qu’elle habite encore chez ses parents, elle entame sa transition.

Elle rêve d’entrer à l’Idhec, grande école de cinéma, pour devenir réalisatrice mais se heurte à la transphobie – le mot non plus n’existe pas encore. «Je n’ai pas été jetée dehors, mais je n’ai jamais été acceptée», confie-t-elle dans le portrait que lui consacre Libé en 2026. Suivent des nuits à squatter des canapés et quelques années à arpenter le trottoir, à Pigalle et au bois de Boulogne, où elle pratique des «rafraîchissements à la verticale».

En octobre 1980 avec les alors journalistes de «Libé» Michel Cressole et Didier Eribon.
En octobre 1980 avec les alors journalistes de «Libé» Michel Cressole et Didier Eribon. (Christian Poulin)

Dans les années 70 et 80, elle tourne dans des films indés d’Adolfo Arrieta (les Intrigues de Sylvia Couski, Tam Tam), dans Sauve qui peut (la vie) de Godard, où elle interprète la colocataire d’Isabelle Huppert, et joue un peu au théâtre. Mais la suite s’écrira surtout à Libé, où elle entre en 1978 au service télé, grâce à son ami Michel Cressole. Sous différentes identités (Mlle HH007, Hélène Hazera-Bondage ; Hélène Hazera La Pétomane) elle signe critiques, interviews et portraits érudits, parfois piquants, sur le cinéma d’avant-garde, la chanson populaire ou la scène. Au service Culture, le petit groupe auquel elle appartient s’autoproclame «la Cage aux folles». Elle perdra cinq de ses amis emportés par le sida. En 1995, c’est elle qui signe la nécro de Cressole.

«A Libération, j’ai écrit très peu sur la cause trans. […] Et je devais laisser passer des horreurs sous la plume d’autres collègues», pestait Hazera des années plus tard, malgré une intégration «massivement acceptée». A la radio, sur France Culture, à partir des années 2000, c’est la nuit qu’il fallait l’écouter, le dimanche entre 23 heures et minuit, déclamant de sa voix douce son amour de la poésie arabo-andalouse et de la chanson francophone (l’inverse est aussi vrai). La productrice des Chansons dans la nuit puis Chanson Boum ! y aura défendu pendant près de vingt ans chanteurs, paroliers et poètes, contemporains, grands noms ou oubliés.

«Dadaïsme homosexuel»

Mais Hélène Hazera, c’est aussi une vie d’activisme, une archive des combats LGBT cinquante ans durant, à qui on doit ce slogan : «Prolétaires de tous les pays, caressez-vous». Elle s’engage très jeune dans les luttes soixante-huitardes après avoir découvert les théories anarchistes et écrits situationnistes au lycée. A 21 ans, elle rejoint le Front homosexuel d’action révolutionnaire de Guy Hocquenghem (autre plume de Libé), Françoise d’Eaubonne et consorts, «pour la liberté».

Un an plus tard, en 1972, elle en claque la porte fustigeant sa «bureaucratisation» pour créer les Gazolines, une petite bande de folles, avec Paquita Paquin ou Maud Molyneux (qui écriront aussi dans Libé), réunie par désir de foutre le souk. S’y exprime, selon ses mots, «une sorte de dadaïsme homosexuel psychédélique, une idéologie de la dérision, violemment antiautoritaire». Elle adhère ensuite à la Confédération nationale du travail, syndicat d’obédience anarchiste.

Hélène Hazera, chez elle à Paris en mars 2026.
Hélène Hazera, chez elle à Paris en mars 2026. (Dorian Prost/© Dorian Prost pour Libération)

Plus tard, c’est contre le sida qui l’a défigurée – elle découvre sa séropositivité en 1996 – et pour les droits matériels des trans qu’elle reprend du service. A Act Up-Paris, entre autres où elle crée la commission trans. Parmi ses faits d’armes, elle aimait raconter l’occupation des locaux du Parti socialiste, en 2006, pour interpeller sur le sort des trans. Elle a aussi œuvré à transmettre une mémoire militante à de nouveaux groupes activistes des années 2010 et ne loupait aucune Existrans ou autre marche radicale. Un de ses derniers combats, en 2017 ? Faire reconnaître par la Sécu l’intégralité de sa carrière, réalisée sous deux genres différents, afin de toucher une pension complète. Ce n’est qu’en 2023, à 71 ans, qu’elle obtient son changement de genre à l’état civil. Pleinement F, pleinement foutraque. Pleinement Hélène.

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