Mise en cause dans le dernier livre de Mme de Beauvoir, la Force des choses, Mlle Germaine Tillion nous adresse la lettre suivante, qui évoque un épisode encore mal connu de la guerre d'Algérie.
Mme Simone de Beauvoir dit fort brièvement, à la page 462 de son livre : " Nous avons tous dîné (...) en mettant en pièces l'article de Germaine Tillion (1) que nous tenons, Bost, Lanzmann et moi, pour une saloperie. "
Aucune autre explication. Pas de contexte. Le journal où se trouvaient les pages (2) qui ont provoqué chez elle cette réaction n'est pas nommé, de telle sorte que le lecteur n'a aucune possibilité d'examiner s'il partage (ou, éventuellement, ne partage pas) ce point de vue.
Seule la date du chapitre (5 septembre 1958) m'a permis d'identifier " l'article " auquel elle fait allusion : or, il s'agit d'un texte que je ne pouvais pas me dispenser d'écrire, ni non plus écrire autrement (du moins je n'imagine pas comment), car j'y relate, pour le tribunal militaire d'Alger, des faits vrais à la décharge de gens sur qui pesait la peine de mort.
Ces faits, les voici : me trouvant en Algérie, en juin et juillet 1957, avec une commission internationale (3), j'avais visité, matin et soir, pendant un mois environ, l'ensemble des prisons. Or, depuis longtemps, je conservais de nombreux amis dans les différentes régions de ce pays : ces amis, je les ai revus captifs, et j'ai su par eux, à n'en pouvoir douter, ce qui se passait réellement (à cette date j'étais déjà un peu mieux informée que la plupart des Français sur l'ensemble de la situation, mais pas au point d'imaginer ce que j'ai appris au cours de cette enquête). Dans la dernière semaine de mon séjour, une amie algérienne vint me trouver, bouleversée, pour me demander d'aller à une entrevue " avec des gens qui se cachaient ". A cause de ce que je venais d'apprendre je pris la décision d'aller à cette entrevue.
C'est ainsi que le 4 juillet 1957, à la suite d'un inconnu, je me rendis dans une maison arabe de la Casbah d'Alger, où je fus reçue par le chef F.L.N. de la zone autonome (Saadi Yacef) accompagné de son garde du corps (surnommé Ali la Pointe) : il était un peu plus de 2 heures de l'après-midi. L'entretien fut long ; je l'ai beaucoup abrégé dans ma déposition, mais sans changer un mot des phrases que je cite. Rien de prémédité ni de calculé dans aucune de mes paroles ; je crois aussi à la spontanéité de mon interlocuteur.
Des rencontres de ce type, tous les Algériens et tous les Français qui furent mêlés à la tragédie franco-algérienne (je veux dire : mêlés réellement) en ont vécu d'analogues. Ce jour-là, cependant, fut marqué par un fait moins courant : la promesse faite (et tenue) par un " chef terroriste " d'épargner désormais la population française d'Alger. Trois mois plus tard (fin septembre 1957) il fut arrêté, et, l'année suivante, entre le 24 juin et le 25 août 1958, il comparut trois fois devant un tribunal français, pour s'entendre trois fois condamner à mort. C'est alors que mon témoignage fut rendu public par ses avocats, Mes Théo Bernard, Gautherat (du barreau de Paris) ; Yves Gonon (du barreau d'Alger).
Cette publication choqua les gens qui cherchent des arguments : les gens dits " de droite ", mais aussi les gents dits " de gauche ". Pour les premiers, il était abominable de rencontrer des " hors-la-loi ", plus abominable encore de chercher à leur sauver la vie (et d'y parvenir) ; abominable également d'avoir pris fait et cause contre la torture. Pour expliquer ces anomalies (ou épargner à leurs lecteurs la tentation d'y réfléchir) ils m'attribuèrent des positions politiques extrémistes, et estropièrent systématiquement mon nom, de façon à l'orthographier comme celui d'un ancien ministre communiste, M. Charles Tillon. (Je n'ai jamais eu l'occasion de le rencontrer, mais je ne compte pas les gens qui m'ont affirmé que j'étais sa sœur.)
Simultanément, d'autres gens (dits " de gauche ") me reprochaient, les uns d'avoir écrit que je n'étais engagée dans aucun parti (c'est cependant la vérité) ; les autres, de ne pas avoir aidé le F.L.N. contre la France, ou de ne pas avoir fait l'apologie de l'attentat terroriste pris en soi ; ou d'avoir refusé d'admettre que la France était irrémédiablement corrompue. D'autres encore ont critiqué le fait que j'aie souvent défendu les " pieds-noirs " ; en outre, j'aurais dû (selon ces seuls vrais et authentiques révolutionnaires) les consulter, eux, sur le choix des gens à sauver, etc.
Or, justement, je n'ai pas " choisi " les gens à sauver : j'ai sauvé délibérément tous ceux que j'ai pu, Algériens et Français de toutes opinions. Je n'ai ni cherché ni (certes) désiré les périls représentés par l'entreprise qui me fut proposée en juillet 1957 : exactement, c'est l'entreprise qui est venue me tirer par la main.
" Il se trouve " que j'ai connu le peuple algérien, et que je l'aime ; " il se trouve " que ses souffrances, je les ai vues, avec mes propres yeux, et " il se trouve " qu'elles correspondaient en moi à des blessures ; " il se trouve " enfin, que mon attachement à notre pays a été, lui aussi, renforcé par des années de passion. C'est parce que toutes ces cordes tiraient en même temps, et qu'aucune n'a cassé, que je n'ai ni rompu avec la justice pour l'amour de la France, ni rompu avec la France pour l'amour de la justice. C'est aussi pour cela, précisément pour cela (je veux dire : parce que je ne parle pas par ouï-dire), que je déteste donner des leçons de morale. J'ai dû, par contre, en subir beaucoup trop.
En 1940, je m'étais trouvée tout de suite dans une zone dangereuse de la résistance active, l'ayant cherchée, mais sans m'être posé de questions : tout allait de soi... Ensuite - pendant longtemps et sans aucune diversion, - j'avais vu, subi, médité, haï, la cruauté et la trahison, en mâchant et remâchant ma méditation et ma haine, jour après jour. Cela non plus n'impliquait pas un " choix moral " : ceux que j'aimais, ceux qui, d'emblée, avaient confiance en moi, ceux qui souffraient étaient tous d'un côté ; ceux qui opprimaient mon pays, qui tuaient, qui torturaient, qui, au premier regard, savaient que j'étais leur ennemie, se trouvaient tous de l'autre. (Je n'ai connu les épurations de 1944 et 1945 que longtemps après). Dans la guerre d'Algérie, au contraire, les problèmes de conscience hérissaient la totalité de mon espace ; en outre - à l'inverse de ce qui s'était passé pour moi de 1940 à 1945, - je savais d'avance la gamme de ce qui pouvait se passer, je le savais à chaque instant, et je le voyais dans une certaine coloration qui n'est pas celle de la théorie. Par conséquent, chaque fois qu'il fallait faire une chose, ou refuser de la faire (même quand il n'y avait que quelques secondes pour décider), il y eut décision délibérée : je ne pouvais ni un peu moins ni un peu plus.
Quand je me suis trouvée dans cette pièce isolée de la Casbah, assise en face de trois Algériens inconnus (dont deux avaient une mitraillette sur les genoux), avant même de me demander ce qu'ils étaient, j'ai d'abord senti à quel point ils vivaient tragiquement et précairement, traqués jour et nuit depuis, des mois par des milliers de soldats, dans un réduit grand comme un jardin. Et tout ce que je venais de voir depuis un mois, tout ce que j'avais vécu douze ans plus tôt, c'était comme une énorme poche de plomb qui m'écrasait...
Or " il se trouve " que, eux aussi, avaient le cœur très lourd : ils savaient évidemment mieux que personne comment on mourait à Alger en 1957 quand on était un patriote algérien ; ils avaient évidemment accepté de risquer cette mort-là - non pas une fois, mais à chacune des minutes de ce qu'il leur restait de vie. Ce n'est pas tout...
Vos amis sont guillotinés, vos proches sont torturés, vous voulez les venger, vous les vengez - naturellement avec les seules armes possibles : les bombes. Vous vous battez passionnément contre un monstre (le colonialisme, monstre sans visage), mais dans une ville réelle, et même une assez petite ville, une ville du Midi où tout le monde se connaît... Pratiquement, ce n'est pas au colonialisme que la bombe arrache la tête ou un membre, c'est à votre ancien camarade de jeu qui dansait avec sa fiancée (elle, vivante, les jambes coupées ; lui, mort). Ou bien à une petite fille qui promenait sa poupée. Ou encore à une vieille femme qui ressemblait à votre grand-mère...
Bref, le chef F.L.N. de la zone autonome d'Alger m'a promis ce jour-là d'épargner la population de la ville. Or il tint cette promesse : il y eut encore des bombes, mais il n'y eut plus de morts.
Une seconde entrevue
J'ai raconté dans ma déposition la seconde entrevue que j'eus le 9 août 1957 avec Saadi Yacef (cette fois à la demande du gouvernement français) pour tenter d'accrocher une " conversation ". " A mes risques et périls " : cela fut précisé à la présidence du conseil (car en août 1957 notre gouvernement savait qu'il avait cessé d'être obéi en Algérie). " A mes risques et périls ", je suis donc repartie. De même que j'avais averti le chef F.L.N., dès ma première phrase, que je ne ferai rien contre mon pays et que je rendrai compte à mon gouvernement de notre conversation, j'ai prévenu alors la présidence du conseil que Je prendrai toutes les précautions que je jugerai à propos pour que, à l'occasion de cette rencontre, il n'arrive aucun mal aux gens que j'allais voir. Condition acceptée. Mes précautions furent efficaces, mais la conversation ne put pas être organisée.
Deux mois après mon second retour à Paris, un Algérien (4), appartenant au réseau de Yacef, le livra au colonel Godard. J'appris cette arrestation à la fin du jour, par le Monde du 25 septembre 1957 : elle avait eu lieu à l'aube. Dans l'heure qui suivit je fus reçue, à ma demande, par les autorités de l'Etat ; j'obtins sans difficultés leur intervention immédiate pour exiger la remise des prisonniers à la justice régulière : le résultat de leurs efforts (réels) s'avéra nul. Je vis ensuite tous les ministres, anciens ministres et chefs de partis, que je connaissais ou que je pus approcher ; j'obtins aussi (avec tous) qu'ils téléphonent devant moi à Alger : le résultat fut nul également. Enfin, au bout de quinze jours (sur le conseil d'un homme qui connaissait la situation de la France), je m'adressai au général Ely - il parvenait encore à se faire obéir à Alger, car les prisonniers furent remis la nuit même.
Aussitôt après cette remise (donc en octobre 1957), j'écrivis la déposition qui fut publiée onze mois plus tard, et dont il est question ici ; une copie en fut immédiatement confiée par moi aux avocats de la défense, au juge d'instruction, ainsi qu'à un petit nombre de personnes qui pouvaient témoigner à ma place si j'avais disparu d'ici là. Un peu plus tard je vis, sur ma demande, le cabinet du président Coty, le ministre de la justice, puis, un à un, les membres les plus influents du Conseil supérieur de la magistrature...
Il s'est ensuite écoulé huit mois et demi, pendant lesquels la foule française d'Alger exigea quotidiennement, avec menaces et fureur, les têtes des Algériens pris dans la zone autonome. Compte tenu de l'extrême faiblesse du président Coty, on peut dire que, entre eux et la guillotine (5), il n'y eut, pendant toute cette période, rien d'autre que la timide velléité de négociation qu'on m'avait chargée d'amorcer. Sa seule preuve était ma parole, et, si j'avais disparu, ces quelques pages (que Mme de Beauvoir " mettait en pièces, en dînant "). Toutefois, elles remplirent leur office de protection, et le fragile rideau tint bon jusqu'au 13 mai 1958. C'était assez (6).
Immédiatement après le 13 mai, la pression gouvernementale ne s'exerçant plus, Saadi Yacef et son équipe comparurent devant le tribunal militaire, et furent condamnés dans trois procès : 24 juin, 1er juillet, 25 août. Comme je l'avais promis, je m'étais mise aussitôt à la disposition de la défense, qui choisit le second procès pour mon témoignage oral (1er juillet 1958) : je vins donc encore à Alger ce jour-là (7) et je fus entendue à huis clos. Au troisième procès (25 août) le témoignage que j'avais écrit en octobre 1957 fut lu au tribunal, puis communiqué à la presse par les avocats. C'est ainsi qu'il parvint au journal l'Express où j'eus un jour la surprise de le trouver, - naturellement sans le détail des circonstances que je viens d'exposer, car je n'avais pas été consultée ni même prévenue. Sur le moment, cela m'a contrariée, mais c'était sans importance car, depuis les condamnations à mort, il fallait essentiellement que les faits dont je parlais soient connus du public.
Tout ce que je viens d'exposer, Je ne l'ai pas trouvé facile, et c'est pourquoi j'ai peu de goût pour critiquer les options différentes des miennes : pas plus les gens qui, précipités dans le torrent, se sont laissé rouler par lui, que ceux qui préfèrent regarder de la rive... Mais puisque ce sont mes paroles et mes actes qui sont attaqués, peut-être puis-je dire que, à mon avis, l'expérience n'est pas inutile pour guider l'Imagination - tout au moins quand on sort de soi-même.
(1) J'ai rectifié l'orthographe de mon nom que Mme de Beauvoir cite en plusieurs endroits, mais toujours avec une orthographe inexacte.
(2) L'hebdomadaire l'Express du 28 août 1958. Un peu plus tard j'ai inclus cette déposition (avec les circonstances qui la concernent) dans un livre Intitulé les Ennemis complémentaires.
(3) La Commission Internationale contre le régime concentrationnaire, créée par les associations de déportés sur l'Initiative de David Rousset. Ayant reçu l'autorisation de visiter les camps et les prisons d'Algérie, les trois membres étrangers (un médecin belge, un Juriste hollandais, une journaliste norvégienne) procédèrent à cette inspection en juin et juillet 1957. Louis-Martin Chauffier et moi-même avions la charge de les accompagner, et L.-M. Chauffier a publié le compte rendu de ce voyage.
(4) Arrêté, il accepta, pour sauver sa vie, de faire le double Jeu et tendit dès lors toute une série de pièges efficaces à ses anciens compagnons. Lorsque son rôle fut connu, il participa à la répression, habillé en officier parachutiste. C'était un ami d'enfance de Yacef.
(5) A la prison de Barberousse, à Alger, Yacef fut mis au cachot et au secret : ses gardiens s'amusaient à venir remuer ses verrous à 3 heures du matin pour lui faire croire que c'était " son jour " (on guillotine à l'aube).
(6) Tous les condamnés furent grâciés par le général de Gaulle.
(7) Le colonel Godard, par l'intermédiaire de M. Dumont, m'avait fait prévenir que Je serais arrêtée dès mon arrivée à Alger ; J'y vins cependant.