Le 9 octobre, l’Académie des sciences morales et politiques, dont fait partie le milliardaire Bernard Arnault, et deux structures de l'Action française organisent un colloque d’hommage à Jacques Bainville, icône antisémite du mouvement royaliste.
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Derrière l’organisation de cet événement, toute la clique de l’Action française, le plus ancien groupe d’extrême droite en activité, et dont le nom ne figure nulle part sur le programme des festivités. Mais les identités des coorganisateurs ne trompent pas. Il y a d’abord la Nouvelle revue universelle, revue théorique de l’Action française et dont le nom est un clin d’œil direct au périodique français fondé par Jacques Bainville en 1920. Mais aussi le Cercle de Flore, organe de formation et de discussions publiques de l’Action française. Aux manettes également, l’association Les amis de Jacques Bainville, présidée par Hilaire de Crémiers, tête de Restauration nationale, mouvement né de l’Action française.
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Ce n’est pas la première fois que l’Académie des sciences morales et politiques flirte avec les théoriciens d’extrême droite. L’institution s’était déjà fait remarquer en janvier pour avoir intronisé le patron du groupe LVMH Bernard Arnault et invité le milliardaire américain d’extrême droite Peter Thiel, cofondateur de PayPal et figure de la tech libertarienne. En réponse, un petit rassemblement, couvert par StreetPress, avait eu lieu devant l’Institut de France à Paris pour protester contre sa venue. En novembre 2024, un colloque de l’association Action écologie, à l’initiative de la philosophe Chantal Delsol, avait également réuni la fine fleur climatosceptique française. Interrogé sur le colloque en hommage à Jacques Bainville, un universitaire spécialiste de l’extrême droite déplore la décision de l’Académie :
« Ça a toujours été un repaire de réacs, mais là… »
Bainville, l’historien des royalistes
« Bainville est effectivement une référence de premier plan de l’Action française », souligne Olivier Dard. Ce professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paul Verlaine de Metz, auteur d’ouvrages sur l’histoire des droites radicales, prendra la parole lors du colloque organisé à l’Académie. Né à Vincennes le 9 février 1879 et décédé en 1936, Jacques Bainville a écrit un vieux best-seller, « Histoire de France », sorti en 1924. Il était l’historien de référence des royalistes et un ami de Charles Maurras, inventeur de « l’antisémitisme d’État » et militant condamné à la prison à vie en 1945 pour collaboration avec l’Allemagne hitlérienne. « Jacques Bainville défendait l’idée que la France était le creuset de multiples civilisations qui se sont peu à peu intégrées pour faire nation », explique Olivier Perceval, ancien secrétaire général de l’Action française. Comprendre : Bainville est parvenu à mettre au point une définition de la France comme un agrégat de populations gallo-romaines et franques.
À une période où l’antisémitisme est à son paroxysme, le journaliste monarchiste n’est pas en reste. S’il n’a pas eu la violence verbale de Charles Maurras ou Léon Daudet et qu’un article de L’Express, en 2011, indique que la haine des juifs le « répugnait », les historiens Laurent Joly et William Blanc pointent certains de ses écrits. En 1907, dans la revue d’Action française, Bainville signe un article avec cette phrase : « À sa seule impudeur, le Juif se révèle étranger parmi nous. » Dans son livre de 1927, « Le vieil utopiste », Jacques Bainville critique le style du poète allemand et juif Henri Heine dans une pure diatribe antisémite :
« La grande impureté de son sang, c’est la névrose juive qui fait de Henri Heine un poète malsain, un poète à déconseiller et à éviter. »
Aujourd’hui, le nom de Bainville est surtout associé à sa mort, en particulier à son enterrement, qui a vu se dérouler une tentative de lynchage de Léon Blum. Le chef du Front populaire a croisé fortuitement le cortège funéraire monarchiste et a été violemment attaqué par les Camelots du roi, sous les cris de « Blum au poteau ! ». Un an plus tôt, l’homme politique avait fait l’objet d’une violente campagne antisémite et avait été traité de « détritus humain […], un homme à fusiller, mais dans le dos » par Charles Maurras.
Les identitaires ne sont pas très loin
Dans le programme de l’événement organisé à l’Académie apparaissent quelques noms proches de la mouvance identitaire, comme François d’Orcival, ancien directeur du magazine d’extrême droite Valeurs actuelles. En 1968, il a fondé avec Alain de Benoist « Nouvelle Ecole », feuille du très nationaliste Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (Grece). François d’Orcival a aussi été membre du Mouvement nationaliste du progrès, fondé en 1966 par l’essayiste d’extrême droite Dominique Venner, ancien membre du mouvement terroriste OAS. L’ancien journaliste a aujourd’hui son fauteuil à l’Académie des sciences morales et politiques. Dans la liste des invités à cette journée de conférences figure également l’historien du nazisme Édouard Husson, ancien mécène du patron du média identitaire Frontières, Erik Tekgner.
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Surprise, le colloque est présidé par George-Henri Soutou, un fils de… résistant et Juste parmi les Nations – un titre qui honore les personnes non-juives qui ont risqué leur vie pour sauver des juifs persécutés pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Paris-Sorbonne, spécialiste de l’histoire des relations internationales au XXe siècle et qui a dirigé une thèse sur Jacques Bainville, n’a pas répondu aux sollicitations de StreetPress. Pas plus que l’Académie des sciences morales et politiques ou Bernard Arnault, son académicien le plus célèbre. Participera-t-il au colloque de cet auteur sulfureux ?
La Nouvelle revue universelle, le Cercle de Flore, l’association Les Amis de Jacques Bainville, Hilaire de Crémiers, Édouard Husson et François d’Orcival n’ont pas répondu aux sollicitations de StreetPress.