Chronique «Médiatiques»

Lycéens : danser contre le désespoir, par Daniel Schneidermann

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Au-delà de l’effervescence au parfum de 68, cette rébellion magnifique s’inscrit dans le crépuscule d’une génération qui n’est pas dupe des bonnes paroles avec lesquelles les vieux croient les endormir.

Vue de près, donc, une sorte de fête où la joie éclipse le tragique. Mais dézoomons. (Muhammed Said Tako/Anadolu. AFP)
Publié le 10/10/2026 à 7h02
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Il y a les plans serrés. Les manifs. Les blocages. Les poubelles, stars du moment. Les canons à eau. Les étranglements, les tabassages, les grenades assourdissantes, les lanceurs de balles de défense, les mains arrachées, les mâchoires fracassées, le compteur en temps réel des enquêtes IGPN promises à l’ensablement. Il y a les lycéens invités sur BFM, et qui pointent, accusateurs, les obsédantes poubelles en feu sur les écrans du studio. Et Apolline de Malherbe, offusquée par l’accusation : BFM ne les invente pas, ces poubelles ! Et dis au moins merci madame, quand tu es invité au château !

Lors d'une manifestation d'étudiants du secondaire et du supérieur près du lycée Paul-Eluard, à Saint-Denis, le 1er octobre 2026.
Lors d'une manifestation d'étudiants du secondaire et du supérieur près du lycée Paul-Eluard, à Saint-Denis, le 1er octobre 2026. (Abdul Saboor/REUTERS)

Il y a, oui, comme un parfum de 68. Cette créativité débridée des pancartes, dont cette formule reine ayant encoléré, paraît-il, en haut lieu : «Macron, baise ta prof, pas les nôtres !» Il y a cette fête surgissant de la colère, ces Marseillaise dyonisiennes entonnées avec Bally en chef de chœur, ces aznavourades de bal popu d’où surgit un drapeau palestinien, ces fières battles d’aura, où s’immiscent au centre de l’arène improvisée ici, un proviseur, là, un bedonnant major de CRS, comme pour suggérer à la planète épatée que la France sera toujours la France, où tout, même la dette, finit par des chansons et un banquet d’Astérix.

«C’est quoi une battle d’aura ?» s’étrangle Pascal Praud. «Pour l’instant c’est bon enfant», répètent les envoyés spéciaux en live, tout heureux de démontrer que l’info remplit sa noble mission, y compris quand les poubelles ne brûlent pas. Sans oublier les revendications, ciel, on allait oublier les revendications, mais «nous allons en parler aussi bien sûr» ! Donc les toilettes infâmes, les horaires démoniaques, les profs absents, les infirmières insuffisantes, l’étuve l’été, le gel l’hiver, et l’humiliation de Parcoursup.

Un prétendant à l’Elysée porté au pavois par une jeunesse en folie

Il y a surtout les nouvelles stars, cuvée 2026. Au premier rang l’étonnante figure d’Elwan, bogoss du lycée Jacques-Decour à Paris, alternant écharpe keffieh et cravate de trader, bisoutant d’amour en pleine manif un Méluche sidéré et ravi, comme pour montrer que si récup de LFI il y a, elle est bel et bien inversée.

Avait-on vu, depuis Mitterrand 88 et l’opération Touche pas à mon pote, un prétendant à l’Elysée porté au pavois par une jeunesse en folie ? Il y a Bally iconisé sur CNN en une seule image, le Che, Luther King, Gandhi, en un seul corps, look at this French mayor ex-basketteur faisant barrage de son corps pour protéger la jeunesse !

Et en face, passant par toutes les nuances de la sidération, de la compréhension affichée, de la menace brandie, les petits vieux grisâtres du pouvoir, rituellement pris de court par les débordements des lycéens, ce dentifrice en folie impossible à remettre dans son tube une fois sorti de ses salles de classe, comme le savent tous les gouvernements. Avec leurs relais de jeunes vieux, cette Louise Montangon, étudiante en philo encartée RN, bébé Knafo bouffant du gauchiste avec appétit et que Pujadas, pervers comme d’habitude, place sur le ring face au bisouteur mélenchoniste.

Vue de près, donc, une sorte de fête où la joie éclipse le tragique. Mais dézoomons, comme sur Google Earth, pour embrasser la vision d’ensemble. Tentons de regarder depuis Sirius, et, par exemple, en 2050.

Il y a, oui, comme un parfum de 68.
Il y a, oui, comme un parfum de 68. (Abdul Saboor/REUTERS)

De quel univers ces ados en battle sont-ils les atomes minuscules ? D’un monde cerné par la chaîne montagneuse des autoritarismes et des fascismes, par les canicules et les sécheresses, en attendant Super El Niño, par les milliards de la dette, et par-dessus tout peut-être par ces armées d’agents IA façonnés au marteau-piqueur dans le bilan carbone, qui ratiboisent tous leurs débouchés professionnels possibles, ne leur laissant en gros que l’agroforesterie et les métiers du care, et réduisant à l’obsolète tous les «savoirs» dont on les somme de se farcir la tête, de 8 heures à 18 heures, quand par hasard il y a des profs.

Alors, ces étuves, ces igloos, ces milliers de profs disponibles que le ministre sort du chapeau, promis juré, avant mardi prochain, comment pourraient-ils les considérer autrement que comme insoutenable doigt d’honneur des générations descendantes, en mode après nous le déluge ? Vue de cet avenir-là, cette fête n’est qu’une révolte de surnuméraires se sachant surnuméraires, la rébellion magnifique dans le crépuscule d’une génération pas dupe d’être promise au sacrifice, en dépit de toutes les bonnes paroles avec lesquelles les vieux croient les endormir. Que leur reste-t-il d’autre que la danse, pour réinventer l’avenir ?

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