La polémique Shein, ou la marque d'un certain mépris de classe

[BLOG You Will Never Hate Alone] La plateforme chinoise de commerce en ligne représente le pire du pire du capitalisme. Mais critiquer celles et ceux qui l'utilisent, c'est oublier à quel point nous sommes tous coupables de ce dérèglement.

Un homme sortant du BHV porte un sac marqué du logo de Shein, après l'ouverture d'une boutique de la marque chinoise au sein de l'établissement, à Paris, le 5 novembre 2025. | Quentin de Groeve / Hans Lucas / AFP
Un homme sortant du BHV porte un sac marqué du logo de Shein, après l'ouverture d'une boutique de la marque chinoise au sein de l'établissement, à Paris, le 5 novembre 2025. | Quentin de Groeve / Hans Lucas / AFP
Laurent Sagalovitsch

Par Laurent Sagalovitsch

Pour moi qui ne vais jamais au BHV, l'arrivée de Shein au sein de cette vénérable institution, a été vécue comme une véritable meurtrissure. Quoi, me suis-je écrié, la fois où il me viendra l'idée d'orner mes fenêtres de rideaux épais comme de la peau d'ours, quand j'emprunterai l'ascenseur pour me rendre au rayon approprié, il me faudra cohabiter avec une bande de gueux venus tout droit de leur banlieue pourrie, des vandales dépêchés dans la capitale pour dévaliser un magasin où l'on ne vend que des chinoiseries à bas prix?! Mais quelle horreur épouvantable!

Loin de moi l'idée de défendre une enseigne comme Shein, mais dans le déluge de critiques qui s'abat actuellement sur elle, je ne peux m'empêcher d'y déceler parfois comme un mépris de classe. Que représentent ces entreprises comme Shein, Temu ou AliExpress, sinon la possibilité offerte à des gens aux salaires étriqués de participer à leur manière à ce que chacun pratique dans son coin, la course effrénée à la consommation?

En ce sens, Shein et ses concurrents sont de formidables dispensateurs de bonheur. Pour quelques euros, ils offrent à toute une population qui vit dans la précarité la possibilité de s'offrir un rayon de soleil dans leur journée qui en manque tant. Recevoir une alerte sur son téléphone comme quoi votre colis est arrivé et vous attend dans votre boîte aux lettres doit être ressenti comme une promesse d'avoir, à la fin de sa journée de travail, une chose à soi, un cadeau, un présent à même d'illuminer une existence par ailleurs souvent laborieuse et dénuée de toute joie.

Que ce colis renferme un objet inutile ou si mal conçu que sa durée de vie se compte en jours n'est rien, comparé à l'excitation qu'il procure. Pas plus que ne compte le fait qu'il a dû être fabriqué par des petites mains payées une misère ou que son transport a dégradé encore un peu plus le climat, dans une société où la consommation a été érigée comme le seul mode de vie valable. Ces considérations ne pèsent d'aucun poids.

Non, ce qui importe avant tout, c'est d'avoir à soi cette petite part de rêve qui consiste à commander un produit et d'attendre avec impatience son arrivée. Quoi de différent de celui ou celle qui anticipe d'acheter, en rentrant de son travail, une nouvelle montre, un chemisier aperçu à la vitrine d'un magasin à la mode, une paire de chaussures qui lui fait de l'œil depuis des jours et des jours, si ce n'est une question d'échelle et de moyens?

Oui, Shein et ses affidés sont des saloperies sans nom, le pire du pire du capitalisme qui exploite la misère de ses travailleurs pour mieux répondre aux attentes de classes populaires dont le niveau de vie leur interdit d'acheter des produits fabriqués dans des conditions décentes. Pour autant, si on érige le fait de consommer comme la valeur cardinale de nos sociétés, si l'on est au monde par ce que l'on achète et possède, il n'est guère sérieux de s'indigner quand des populations défavorisées entendent participer, elles aussi, à cette grande foire marchande.

S'en prendre à Shein, c'est, finalement, reprocher à d'autres ce que nous faisons par ailleurs: acheter tout et n'importe quoi comme un indice de notre propre importance.

Eh quoi, il faudrait donc être à la fois pauvre et vertueux? Vivre sa vie de peu et fermer sa gueule? Ne rien s'acheter pour ne pas abîmer la planète? Refuser de payer un lot de dix chaussettes pour 1 euro et se contenter d'en acheter une paire pour 10 euros? Vivre à la fois dans la mendicité et dans la sobriété? Contribuer à la marche en avant de la société sans jamais être payé en retour, sinon par une existence marquée du sceau de la pauvreté et de la dureté à boucler ses fins de mois?

Non, ce à quoi nous renvoie Shein, c'est à la folie de nos modes de vie, cette impérieuse nécessité de se procurer des biens de consommation dont nous n'avons nul besoin. Le fait d'acheter pour acheter, d'accumuler gadgets sur gadgets sans jamais s'interroger sur leur pertinence ou leur utilité. De vivre sous le joug de publicités qui nous incitent, jour après jour, à échanger nos vieux modèles de téléphones pour de plus neufs, soi-disant plus sophistiqués mais, finalement, à la valeur ajoutée presque nulle.

Shein appuie là où ça fait mal, dans une logique capitalistique poussée à son maximum. Quand plus rien ne va et que l'on s'enfonce dans les marécages d'un monde devenu fou, incohérent, absurde, suicidaire même. Aussi, la tempête que la marque chinoise essuie n'est-elle que le signe de notre hypocrisie qu'on aimerait présenter comme un vecteur de notre morale bien établie.

S'en prendre à Shein, c'est, finalement, reprocher à d'autres ce que nous faisons par ailleurs: acheter tout et n'importe quoi comme un indice de notre propre importance.

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