Il y a 130 ans, l'ancêtre d'internet et des moteurs de recherche était créé en Belgique

Né à la fin du XIXe siècle, le Répertoire bibliographique universel avait pour but de rassembler l'intégralité des savoirs humains en un seul endroit. Aujourd'hui, plus d'une dizaine de millions de fiches sont toujours archivées au centre Mundaneum, situé à Mons, en Belgique.

Les équipes du Répertoire bibliographique universel, en train de rédiger et de classer des documents, vers 1900. | Paul Otlet / Mundaneum / domaine public / Wikimedia Commons
Les équipes du Répertoire bibliographique universel, en train de rédiger et de classer des documents, vers 1900. | Paul Otlet / Mundaneum / domaine public / Wikimedia Commons
Nicolas Méra

Par Nicolas Méra

– Édité par Émile Vaizand

Le 23 août 2015, Google lui a consacré un doodle pour honorer le 147e anniversaire de sa naissance. Le géant de la Silicon Valley rendait alors hommage à un de ses inspirateurs, car Paul Otlet, juriste belge injustement méconnu, est un précurseur des moteurs de recherche.

Né en 1868, ce Bruxellois est animé d'un rêve simple: rassembler l'intégralité des connaissances de l'humanité en un endroit accessible à tous. Un demi-siècle avant la naissance de l'octet, soixante-dix ans avant le premier ordinateur, Paul Otlet entend créer une sorte d'internet physique sous la forme d'un index universel du savoir humain.

Paul Otlet dans son bureau au sein de sa propriété privée, rue Fétis à Bruxelles, en 1937. | Mundaneum / domaine public / Wikimedia Commons
Paul Otlet dans son bureau au sein de sa propriété privée, rue Fétis à Bruxelles, en 1937. | Mundaneum / domaine public / Wikimedia Commons

À première vue, la tâche semble dantesque. Voire impossible. De nos jours, on pourrait facilement stocker l'intégralité de l'encyclopédie Wikipédia (environ 100 gigaoctets de données) sur une clé USB. En revanche, tirée sur papier et stockée en bibliothèque, elle serait particulièrement encombrante (rien que la version en anglais de l'encyclopédie en ligne occuperait 3.757 volumes, soit une pièce de 10 mètres carrés entièrement remplie de livres).

Et pourtant, en s'aventurant au centre d'archives du Mundaneum de Mons (Hainaut, sud de la Belgique), ouvert au public depuis 1998, le visiteur est estomaqué par les 6 kilomètres d'archives qui courent le long des murs. Des centaines d'étagères dont les tiroirs, méticuleusement étiquetés, contiennent environ 12 millions de fiches répertoriant les savoirs du monde –qu'il s'agisse de livres, d'affiches, de coupures de journaux, de photographies… Un travail de titan et de fourmi qui doit tout à ses deux instigateurs, Paul Otlet et Henri La Fontaine.

Les tiroirs du Mundaneum, centre d'archives et désormais musée, situé à Mons (Hainaut), en Belgique. | Stefaan Van der Biest / CC BY-SA 4.0 / Wikimedia Commons
Les tiroirs du Mundaneum, centre d'archives et désormais musée, situé à Mons (Hainaut), en Belgique. | Stefaan Van der Biest / CC BY-SA 4.0 / Wikimedia Commons

«Classer le monde»

Il ne faut pas s'étonner de leur méticulosité et de leur sens de l'organisation: ces deux Belges sont juristes. C'est en travaillant sur un recueil commun de jurisprudence en 1890 qu'ils tracent les contours de leur Répertoire bibliographique universel (RBU), un index des connaissances de l'humanité qui sera lancé en 1895. Leur classification s'appuie sur dix catégories, numérotées de 0 («généralités») à 9 («géographie, biographie, histoire»), chacune étant ensuite subdivisée en un certain nombre de sous-catégories pour en faciliter l'exploration.

L'objectif? «La production scientifique devient plus intense, les publications scientifiques se multiplient, ainsi que le nombre de personnes qui peuvent ou qui doivent utiliser les informations contenues par milliers et milliers dans les livres, les revues et les journaux, relève Paul Otlet en 1908. Conséquence oblige: il faut rendre de mieux en mieux accessible au grand public ces masses énormes de documents.»

C'est ainsi que naissent les fameux meubles-fichiers, réceptacles du Répertoire bibliographique universel, que l'on peut encore admirer de nos jours le long des murs du Mundaneum. Malgré l'ampleur de la tâche, leurs contenus enflent rapidement: de 400.000 fiches aux prémices du projet, on passe à un million et demi de fiches en 1897 et jusqu'à 18 millions au milieu des années 1930.

Les deux fondateurs sont secondés dans cette entreprise par de nombreux volontaires, bénévoles et bibliothécaires. En parallèle, Paul Otlet amasse une quantité invraisemblable de documents dont il veut faire un centre de documentation, s'attachant à chacun comme un précieux fragment de connaissance à sauvegarder. Ainsi naît, sous leurs doigts, un précurseur analogique d'internet.

Le juriste et homme politique belge Henri La Fontaine (1854-1943). | Atelier photographique Stern, Bruxelles / Archives du Mundaneum / Wikimedia Commons
Le juriste et homme politique belge Henri La Fontaine (1854-1943). | Atelier photographique Stern, Bruxelles / Archives du Mundaneum / Wikimedia Commons

Un projet humaniste

Attention, il ne s'agit pas d'une simple lubie de libraire. Pacifistes convaincus (Henri La Fontaine recevra le prix Nobel de la paix en 1913), les deux avocats savent, à l'instar des Encyclopédistes du XVIIIe siècle, que la libre circulation de l'information garantit la paix et la justice sociale, tandis que l'ignorance mène invariablement à la guerre. C'est une des raisons pour lesquelles leur Mundaneum (dont le nom évoque l'arche mythique du Déluge) trouvera un écho bienvenu dans l'entre-deux-guerres, notamment auprès de la Société des Nations.

En attendant, le projet est installé en 1920 au Palais Mondial de Bruxelles, dans le parc du Cinquantenaire. Mobilisant 150 pièces, il est comparé par les journaux à une tour de Babel contemporaine. Le Répertoire bibliographique universel permettant de flécher les documents relatifs à un sujet donné, il attire l'attention des chercheurs de la planète entière. Nombreux sont les télégrammes à affluer pour consulter cette base de données exponentielle: le premier moteur de recherche au monde est né! «Ce que nous préconisons, c'est former entre tous ceux qui se dévouent à des labeurs intellectuels une union universelle», se réjouit Henri La Fontaine.

Bien sûr, le projet d'un World Wide Web analogique n'est qu'un composant de la ville utopique que Paul Otlet appelle de ses vœux, à savoir une «Cité mondiale» siège d'institutions, d'académies et de musées, plateforme internationale du partage des savoirs rayonnant bien au-delà des frontières belges. Hélas, l'occupation allemande de la Belgique, en 1940, va anéantir ses ambitions. Après-guerre, le Mundaneum a perdu non seulement une partie de ses collections (détruites par les nazis), mais aussi l'âme qui l'habitait depuis un demi-siècle. De surcroît, Paul Otlet est mort en décembre 1944, un an et demi après son collaborateur de longue date.

Paul Otlet son équipe, en mars 1937. | Mundaneum / domaine public / Wikimedia Commons
Paul Otlet son équipe, en mars 1937. | Mundaneum / domaine public / Wikimedia Commons

Retour vers le futur

Continué par ses admirateurs, le Mundaneum fascine non seulement par ce qu'il est devenu –un répertoire encyclopédique des savoirs du monde– mais aussi par ses instincts visionnaires. Dès les années 1930, par exemple, Paul Otlet traça les contours d'un «réseau mondial» qui relierait à distance les chercheurs du monde entier. «Toutes les choses de l'univers et toutes celles de l'homme seraient enregistrées à distance à mesure qu'elles se produiraient, prédit-il en 1935 dans son Essai d'universalisme. Ainsi serait établie l'image mouvante du monde, sa mémoire, son véritable double.»

Cela ne vous rappelle rien? Paul Otlet imaginait bâtir ce réseau sur les technologies émergentes de l'époque, à savoir «la radio, les rayons Röntgen, le cinéma et la photographie microscopique». Mais ce qu'il avait en tête, c'était ni plus ni moins le premier ordinateur. Il pensait qu'on pourrait accéder à toutes les connaissances humaines d'un simple geste. Ce geste, c'est celui que vous accomplissez quotidiennement pour consulter vos mails, parcourir les actualités, ou vous renseigner sur la météo qu'il fera.

C'est peut-être ça qui stupéfie le plus en contemplant l'œuvre de Paul Otlet et Henri La Fontaine: le caractère prophétique de leur entreprise. S'ils se sont fatigués les yeux à la rédaction de millions de fiches bibliographiques, ils envisageaient un projet aux ramifications bien plus vastes. Et leurs écrits annoncent, à demi-mot, l'avènement des moteurs de recherche, de la visioconférence, de l'intelligence artificielle, du big data et même des réseaux sociaux… Qui peut en dire autant dans l'histoire des sciences?

Déménagé à plusieurs reprises depuis 1941, le Mundaneum a fini par échouer à Mons, à 20 kilomètres de la frontière française, en 1993. Coïncidence étonnante, non loin de là se trouve un de ses lointains héritiers. En 2010, Google y a installé son premier centre de données (data center) européen.

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