Il y a des gens dont la mort est vécue comme une tragédie ou une profonde injustice. D’autres sur qui elle agit comme un puissant antiseptique – la mort assainit tous les récits, adoube toutes les crapules. Et puis, il y a ceux sur qui la mort n’a aucune prise. Ceux qui avaient atteint de telles hauteurs, une telle amplitude de leur vivant, que la mort ne représente pour eux qu’une formalité. Non pas une fin, mais une simple étape dans un parcours qui va encore et encore se prolonger.
Dolly Parton était, depuis longtemps déjà, une légende, une vraie, authentique et indiscutable. Sa disparition le 25 août, à 80 ans, ne la rendra pas plus immense, elle n’embellira ni ne ternira rien. Dans la chaîne alimentaire des mythes et icônes, Dolly Parton se trouvait approximativement entre Perséphone et Kermit la grenouille. Plus qu’une simple chanteuse country, elle était une des plus grandes figures de la culture populaire d’après guerre. Plus qu’une artiste, elle était un symbole, une idée, une voie grande ouverte.
La plus fantastique utilisation des sequins et du lamé
Plus de 100 millions de disques vendus à travers le monde ; 25 titres classés à la première place des charts country américains ; 49 albums ; au moins trois chansons connues jusqu’à l’île de Kukup en Malaisie (Coat of Many Colors, I Will Always Love You et bien sûr Jolene) ; une voix dont le vibrato friable, parfois à un doigt de l’effondrement, pouvait mettre un régiment de gladiateurs en miettes sur des titres comme Light of a Clear Blue Morning ou le terrible Down from Dover ; une habileté délirante à la guitare, au piano, au fiddle et même au saxophone, tout ça avec des ongles de 7,60 centimètres ; la plus fantastique utilisation des sequins et du lamé que l’humanité ait jamais connue ; un soutien indéfectible envers les marginaux et laissés-pour-compte, de la classe ouvrière aux repris de justice en passant par la communauté LGBTQ + qu’elle a régulièrement et ouvertement soutenu (et vice versa, Dolly Parton étant aussi depuis plusieurs décennies une icône gay de premier ordre) ; et plus globalement la première chanteuse country à imposer ses propres chansons, se faire une place centrale dans un milieu d’hommes majoritairement conservateurs, et montrer dans une fureur polychrome, jamais égalée, ce qu’émancipation, féminité et indépendance d’esprit pouvaient signifier dans la musique populaire et bien, bien au-delà.
L'édito
Cinéma ? Elle a joué dans douze films et a remporté trois oscars. Domaine scientifique ? Elle a contribué au développement du vaccin contre le Covid du laboratoire Moderna, à hauteur d’un million de dollars de sa fortune personnelle (857 000 euros). Elle a donné son nom à la première brebis génétiquement clonée, en référence à sa poitrine opulente, la brebis ayant été créé à partir d’une glande mammaire. Mobilier urbain ? A Mobile en Alabama, on n’appelle plus depuis des lunes le pont qui surplombe le delta du Tensas le General Wilson, mais le Dolly Parton. Parc d’attractions ? Le Dollywood à Pigeon Forge dans le Tennessee où l’on peut, depuis 1986, se faire secouer par pas moins de dix montagnes russes différentes. Matériel militaire ? Le tank T-72BIs est officiellement surnommé le «Super Dolly Parton». Apparition dans les Simpson ? Episode 12 saison 10.
Elle a aussi eu son nom accolé, dans le désordre, à une comédie musicale, un musée, un sanctuaire pour animaux, une société de production télévisée (Sandollar, fondée avec son manager Sandy Gallin et à qui l’on doit Buffy contre les Vampires et Angel), une cuvée viticole, des pâtisseries, des restaurants, des ustensiles de cuisine, des vêtements pour chiens, un programme contre l’illettrisme une préparation instantanée pour muffins à la myrtille. Et vous aurez compris que ce n’est là qu’un maigre survol, la liste exhaustive nécessitant la moitié du journal que vous tenez entre les mains. Si l’existence de l’humanité ne représente que quelques secondes dans la formation de l’univers, sachez que votre vie n’est qu’un arrêt pipi sur le bord d’une autoroute comparée à celle de Dolly Parton.
«Le diable et moi avions quelque chose en commun : le feu au cul»
Dolly Parton vient au monde le 19 janvier 1946 au bord de Little Pigeon River, au pied des Smoky Mountains, dans le Tennessee. Le père est un fermier illettré mais doué en affaires, la mère issue d’une famille de vagabonds et de musiciens élève les enfants et a la santé fragile. Quatrième d’une fratrie de douze, la petite Dolly passe les premières années de sa vie dans une baraque en bois sans eau ni électricité, avec pour seule lecture les feuilles de journaux qui font office de papier peint et où elle relit en boucle les mêmes bandes dessinées de Dick Tracy et surtout Blondie, une héroïne aux punchlines dévastatrices. Bercée par les vieux chants gallois de sa mère, elle se met à chanter à l’église, tout en se prenant d’affection pour un vieux marginal qui joue du banjo, lui enseigne des chansons et éveille son envie de voyager ; elle se bricole une mandoline et commence à composer, une passion musicale que son oncle Bill Owens prend très au sérieux. C’est lui qui la présentera à Cas Walker, épicier multimillionnaire local qui possède sa propre émission de télé, le Cas Walker Show. Elle s’y produit pour la première fois à l’âge de 10 ans, le public en redemande ; elle sera payée cinq dollars pour chacune de ses apparitions, «autant qu’une journée de travail à la scierie».
Très précoce, elle est mise à l’écart par ses camarades de classe, affligée d’une réputation de mauvaises mœurs. «Toute ma vie, j’ai été animée par trois passions : Dieu, la musique et le sexe, écrit-elle dans son autobiographie Coat of Many Colors. Alors me voilà, assise là à essayer d’être sainte, à prier pour le pardon de péchés sur lesquels je n’arrivais pas à mettre le doigt, à me repentir pour les choses dans lesquelles j’avais mis le doigt, tout en étant consciente que les garçons me regardaient, qu’il y avait une forêt derrière l’église, et qu’il devait exister un lien entre ces trois choses. Le diable et moi avions sans aucun doute quelque chose en commun : le feu au cul.»
Elle enregistre son premier single, coécrit avec son oncle, à 13 ans – Puppy Love. La même année, en 1959, elle se produit genoux flageolants à Nashville dans le Grand Ole Opry, l’émission télé-institution incontournable de la country, et récolte les encouragements de Johnny Cash qui lui recommande de «suivre son instinct». A savoir, gonfler son brushing et affûter son écriture – elle et son oncle seront à l’origine de plusieurs hits des pointures country Bill Phillips et Skeeter Davis – jusqu’au premier succès de Dolly Parton, Dumb Blonde. La chanson, une des seules qu’elle n’ait pas écrite elle-même, figurera en 1967 sur son premier album au titre fort à propos : Hello, I’m Dolly. Sans doute les premiers mots qu’elle a adressés au beau Carl Thomas Dean, rencontré dans la rue alors qu’elle a 18 ans et épousé dans la foulée. Ils resteront ensemble jusqu’à sa mort au printemps 2025.
Franc-parler, bon sens campagnard et amour des strass
Le col roulé, le saule pleureur pudique et la coiffure amphigourique n’effacent pas l’incroyable aplomb de son regard sur la pochette de son premier album : à 21 ans, Dolly Parton est déjà une artiste expérimentée, reine de la rime croisée, et n’a pas peur de sortir la sulfateuse entre deux ballades tristes. A l’église, sur celle qui lui a volé l’homme qu’elle aimait, elle jette non pas du riz mais des pierres – en visant les yeux (I Don’t Want to Throw Rice). Pour la sororité, il faudra attendre l’album suivant : en 1968, sur Just Because I’m a Woman, elle souhaite que celui qui a brisé le cœur de sa petite sœur «meure mille fois de mille morts». Un disque qui sera un peu trop vite oublié : repérée par le producteur Porter Wagoner, elle est embauchée à ses côtés pour sa très influente émission musicale et pendant cinq ans, de 1968 à 1973, leurs albums en duo vont éclipser les efforts solo de la jeune femme, tout en faisant grandir sa notoriété à l’échelle nationale – même si elle enrage de devoir chanter à l’antenne des jingles et des slogans publicitaires pour laxatifs. Et puis, fin 1973, c’est le tube, le vrai. Cinq ans après I Don’t Want to Throw Rice, Jolene se présente comme une supplique sublime où il n’est plus question de dézinguer la «rivale» mais de célébrer sa beauté tout en implorant sa pitié. Pour la première fois, le succès de Dolly Parton dépasse les frontières de son continent.
Si elle s’émancipe symboliquement de Porter Wagoner par la chanson d’adieu I Will Always Love You, elle mettra du temps à se remettre économiquement de cette rupture de contrat – mais n’acceptera pas pour autant de laisser Elvis Presley interpréter sa chanson, parce que ce dernier réclame en contrepartie la moitié des droits. C’est dans les années suivantes, à mesure qu’elle se tourne vers des sonorités plus pop, que va se forger le personnage extravagant de Dolly Parton, qui ne se travestit pas mais pousse juste au maximum les curseurs de ce qu’elle a, mélange de franc-parler, de bon sens campagnard, d’amour des strass et de tendance au débordement (des seins, des ongles, des cheveux). Son interview avec la très renommée journaliste Barbara Walters en 1978, sur la chaîne américaine ABC, attirera beaucoup de sympathie à la chanteuse, qui exhibe joyeusement sa collection de perruques à la journaliste pincée. A la question «De là d’où je viens, est-ce que je vous aurais qualifiée de… plouc ?», une Dolly que rien ne semble atteindre répond simplement avec un grand sourire : «Il aurait sans doute été naturel de dire ça, mais je vous aurais sans doute flanqué un coup de pied dans le tibia, ou un truc du genre.»
Les années 80 marquent un nouveau tournant avec ses premiers pas tonitruants au cinéma dans la comédie zinzinoïde et pro-lutte des classes Comment se débarrasser de son patron (9 to 5 en VO) et la Cage aux poules (The Best Little Whorehouse in Texas), pochade musicale débridée aux côtés de Burt Reynolds. Deux succès qui, associées au carton insensé de Real Love, son duo avec le chanteur Kenny Rogers en 1983, vont en faire une star superlative, la sortir complètement du carcan country mais aussi, la faire sérieusement vaciller. Lâchée par son label, RCA, après avoir été poussée à aller toujours plus loin dans le crossover country-pop, elle signe avec Columbia en 1987, une année qui marquera sa renaissance triomphale avec Trio, disque enregistré en compagnie d’Emmylou Harris et Linda Ronstadt, largement acclamé et récompensé d’un Grammy. Mais aussi son premier véritable faux pas avec Rainbow, tentative pop clinquante qui sera un échec critique et commercial. Si elle donnera très vite le change, notamment avec le génial White Limozeen en 1989, elle sera à nouveau mise en danger par le changement de décennie.
Encourager les femmes à s’imposer dans la musique
Caractérisées par une soif de grands changements – esthétiques, culturels, moraux, politiques – les années 90 opèrent un tri sans pitié parmi les artistes de sa génération. Si Neil Young, Lou Reed ou Tom Petty s’en sortent grâce à des disques et prises de position inspirées, Dylan ou Bowie, pas au mieux de leur forme, connaissent une de leurs rares périodes de disgrâce. Dolly Parton, elle, s’en tirera très largement, d’abord grâce à Rockin’ Years, nouveau tube en duo avec Ricky Van Shelton et surtout la reprise de son I Will Always Love you par Whitney Houston pour la BO du film Bodyguard en 1992. Succès supermassif qui lui rapportera dix millions de dollars de droits d’auteur – elle utilisera la somme pour racheter un ancien centre commercial dans un quartier noir de Nashville et le transformer en un complexe de commerces et bureaux qui participera à la redynamisation de la zone et sera surnommé par les habitants «la maison Whitney».
Comme Dylan, elle remontera dans l’estime de la critique en revenant à l’authenticité acoustique et aux collaborations avec ses pairs (Honky Tonk Angels avec Loretta Lynn et Tammy Wynette ; Treasures avec Kris Kristofferson, Bob Seger et Neil Young). Tout en continuant à apporter sa contribution à des projets caritatifs (Red hot & country, album au profit de la Red hot organization très active dans la lutte contre le Sida) et continuant à encourager sans relâche les femmes à s’imposer dans le milieu de la musique, notamment avec le très explicite Honky Tonk Songs en 1998.
Légende indéboulonnable, largement appréciée, considérée comme un personnage à la fois généreux, progressiste et bienveillant mais jamais moralisateur, condescendant ou calculateur, Dolly Parton ne fera par la suite que confirmer ce statut, répondant aux coups de ses opposants (en 2005, elle remporte un oscar pour sa chanson dans le film Transamerica qui met en scène une femme trans, ce qui lui vaut de nombreuses menaces de mort) par des visites toujours régulières au sommet des charts – au beau milieu de cette vague de harcèlement transphobe, elle cartonne en duo avec Brad Paisley sur When I Get Where I Am Going - «quand j’arriverai là où je vais».
Vivre comme ce modèle auquel on aspire
A ce moment, on pouvait légitimement se demander où pouvait bien encore aller Dolly Parton, ce qu’elle n’avait pas encore fait. La seule chose qui manque, surtout aux yeux de l’Amérique puritaine où elle est appréciée autant qu’ailleurs, ce sont des enfants. Qu’elle ne pouvait avoir à cause d’une endométriose et d’une hystérectomie partielle, diagnostiquées dans les années 70. Et qu’elle n’a jamais vraiment voulu non plus : en 2024, elle déclarait à la presse anglaise qu’avoir des enfants ne lui avait «pas manqué autant (qu’elle) l’aurait cru. Je n’ai jamais eu de désir profond d’en avoir». Elle expliquera à Oprah Winfrey en 2020 avoir sans doute reporté cet amour sur les enfants au sens large, expliquant la création d’une de ses œuvres les plus appréciées, Imagination Library, qui fournit gratuitement sur tous les territoires anglophones des livres aux enfants jusqu’à l’âge de 5 ans.
Inépuisable et imprévisible, elle avait pour ce qui sera son dernier album sorti de son vivant, Rockstar en 2023, montré encore, toujours, de quel bois exubérant elle était taillée, en enregistrant un album rock de 28 titres où se bousculaient hymnes écolos grandiloquents (World on Fire) et duos avec Sting, Debbie Harry, Elton John, Miley Cyrus ou encore Rob Halford de Judas Priest. Ce disque, tout anecdotique qu’il paraisse au regard de son invraisemblable carrière, c’était pourtant elle, à 300 %. S’en battre les reins, s’en retourner le steak, s’en tamponner le coquillard, s’en lustrer l’asperge, se foutre encore et toujours de ce qu’on veut bien penser d’elle. Continuer à vivre comme ce modèle auquel on aspire, au fond, toutes et tous : flamboyante, exubérante, capable de toutes les générosités et de toutes les outrances – donner des millions à la recherche médicale, financer des bourses d’études, s’opposer aux lois transphobes, envoyer paître ceux qui trouvent ses tenues indécentes – tout en étant d’une constance artistique infaillible.
On dit qu’en allant voir des artistes se produire sur scène, ce que les spectateurs cherchent, c’est une forme de pureté, se confronter à une version d’eux-mêmes qui n’a jamais été complètement réalisée. Dans les années 70, pendant l’un de ses concerts aux Etats-Unis, un fan, passablement éméché, lui a crié : «Je t’aime.» Ce à quoi elle a répondu : «Moi aussi, je t’aime, mais je t’avais demandé de rester dans le coffre.» L’art de la punchline cinglante, des mecs qu’on adore mais qu’on n’hésitera pas à remettre à leur place et un cœur plus grand que le Tennessee. C’était Dolly Parton. C’est toujours et ce sera encore longtemps Dolly Parton. Décédée pour les registres, éternelle pour tous les autres.