L’ancienne première dame ne s’est pas contentée de soutenir son mari dans l’ombre ou dans les médias. Selon la justice, elle a joué un rôle actif dans l’affaire de la fausse rétractation de Ziad Takieddine, l’un des accusateurs de Nicolas Sarkozy dans le dossier libyen. Pour ce rôle, le parquet national financier (PNF) demande son renvoi devant le tribunal correctionnel, aux côtés de son époux, de son amie de trente ans Mimi Marchand et de huit autres prévenus. Blast a lu les 307 pages du réquisitoire : on y découvre une Carla Bruni, moins muse que stratège, poursuivie pour association de malfaiteurs en vue de commettre une escroquerie en bande organisée.
Le 25 septembre dernier, au tribunal judiciaire de Paris, Carla Bruni apparaît crispée, à vif. Le verdict tombe : Nicolas Sarkozy, écope de cinq ans de prison ferme avec mandat de dépôt pour association de malfaiteurs dans le dossier libyen. Carla Bruni craque. Devant les caméras, elle jette à terre la bonnette du micro de Mediapart. La scène fait le tour des réseaux et devient culte. Mais elle marque peut-être surtout le début d’un nouvel acte judiciaire. Car l’ex-Première dame pourrait bientôt entrer elle-même en scène, cette fois sur le banc des accusés, aux côtés de son « amoureux », comme elle aime l’appeler.
L’ancienne égérie des podiums des années 1990 pourrait en effet défiler elle-même devant le tribunal correctionnel si les juges suivent les réquisitions du parquet national financier (PNF) dans le dossier dit de la « fausse rétraction de Ziad Takieddine ».
Tout est consigné dans un pavé de 307 pages daté du 16 décembre, révélé par Le Monde, Mediapart et le Parisien, et consulté par Blast. Le parquet y demande le renvoi en procès de onze personnes pour association de malfaiteurs, tentative d’escroquerie au jugement en bande organisée, subornation de témoin, recel et corruption d’agents étrangers. Au cœur du dossier : Nicolas Sarkozy, Carla Bruni et la papesse de la presse people, également intime du couple Macron : Michèle « Mimi » Marchand.
Les enquêteurs décrivent une opération baptisée dans détour : « Sauver Sarko». Le but ? Blanchir l’ancien locataire de l’Élysée (2007-2012) de tout soupçon de financement et d’accointances coupables avec le régime de feu Mouammar Kadhafi. Pour y parvenir, le trio et ses satellites auraient activé trois leviers entre 2020 et 2021. D’abord, obtenir la rétraction de Ziad Takieddine, l’un des accusateurs de Sarkozy, en échange de belles sommes d’argent. Ensuite, fabriquer une expertise biaisée pour discréditer la fameuse note révélée par Mediapart détaillant le financement électoral de Nicolas Sarkozy par la Libye. Enfin, tenter de faire libérer Hannibal Kadhafi, fils survivant du dictateur emprisonné au Liban, afin d’en faire un témoin de moralité. Un beau programme, et un scénario stupéfiant dans lequel Carla Bruni, selon l’enquête, ne joue pas les simples figurantes.
Au centre de la mécanique, Mimi Marchand. La reine de la presse à scandale aurait piloté l’opération « Sauver Sarko » de l’intendance aux finances, un montage que Sarkozy lui-même qualifiera plus tard de « bande de pieds nickelés ». D’après les calculs de Blast, près de 500 000 euros circulent : frais des avocats de Ziad Takieddine, pots-de-vins présumés versés à des magistrats libanais pour la libération d’Hannibal Kadhafi, paiement d’intermédiaires, billets d’avion et hôtels pour des personnages aussi improbables que Noël Dubus, multicondamné et agent secret autoproclamé, ou Thomas Nlend, scénariste surtout connu pour avoir été soutenu par Caroline Fourest.
L’argent transite par un système de fausses factures assez basique, mais éclaté entre plusieurs sociétés et des comptes Western Union. Et dans ce circuit, les enquêteurs soupçonnent Carla Bruni d’avoir donné un sérieux coup de main.
Pour rester informée et coordonner les manœuvres, la chanteuse utilise, selon le réquisitoire, une ligne téléphonique secrète, souscrite au nom de son informaticien. Un clin d’œil involontaire à son époux, qui avait lui-même utilisé un téléphone au nom de Paul Bismuth dans une autre affaire de corruption, celle qui lui a valu sa première condamnation définitive. Avec ce téléphone fantôme, l’interprète de « Quelqu’un m’a dit » contacte à de multiples reprises Mimi Marchand, le journaliste Hervé Gattegno, proche du couple présidentiel et, à l’époque, directeur des rédactions de Paris Match, ainsi que des assistants de son mari. Le timing intrigue : ces échanges coïncident avec l’organisation des voyages au Liban pour décrocher la rétractation de Takieddine, la sortie des premiers articles du JDD et de Paris Match (alors propriétés du groupe Lagardère au conseil d’administration duquel siège un certain Nicolas Sarkozy) et la diffusion de l’interview de l’ancien président par Ruth Elkrief sur BFM-TV, moment d’anthologie unanimement salué… par les soutiens de Nicolas Sarkozy.
Carla Bruni ne se contente pas de passer des coups de fil. En pleine épidémie de Covid, elle facilite le voyage au Liban de Mimi Marchand et de ses émissaires. Comment ? En leur ouvrant les portes de l’hôpital militaire de Passy pour y passer des tests PCR, grâce à l’intervention de son officier de sécurité.
Puis, quand l’argent manque pour que Ziad Takieddine puisse aller au bout de l’opération – au-delà de son interview sur BFM-TV, avec le dépôt sommation interpellative officielle auprès du parquet national financier, procédure coûteuse en en frais d’avocat et de notaire — Carla Bruni transmet à Mimi Marchand le numéro de téléphone de David Layani. Elle affirme alors la croiser « 99% des fois, fortuitement, sans prendre de rendez-vous », dans leur institut de beauté. Quelques jours plus tard, le fondateur de Onepoint, un temps pressenti comme le sauveur d’Atos, effectue un virement de 72 000 euros à Best Image, la société emblématique de Mimi Marchand…
Face aux enquêteurs, Carla Bruni nie en bloc. Elle assure ne jamais avoir possédé de ligne secrète, expliquant que le fameux numéro appartenait à son fils. Elle dit ne garder aucun souvenir d’une intervention pour faciliter le voyage de son amie Mimi au Liban. Quant au numéro de téléphone de David Layani, c’était tout bonnement parce que son mari « qui ne procrastine pas », aurait voulu qu’elle compose la bande originale d’un film que Layani envisageait de produire, intitulé «Fantômette» (sic).
La mélodie n’a pas fait mouche. Ni les enquêteurs, ni les juges d’instruction qui l’ont mise en examen pour association de malfaiteurs en vue de commettre une escroquerie en bande organisée, ni la procureure du PNF n’y ont cru. Un public exigeant. Reste l’audience. Entourée de son mari, de son amie de trente ans et des huit autres accusés, Carla Bruni tentera peut-être, une dernière fois, de convaincre la salle.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon