La lettre ouverte de l’écrivain Jonathan Littell à Emmanuel Macron : « Taper jusqu’à ce que le peuple se taise, voilà votre réponse, tout au long de vos deux mandats »

Scandalisé par la répression policière qui s’exerce lors des manifestations et effrayé à l’idée d’un basculement politique de la France, l’auteur franco-américain des « Bienveillantes », prix Goncourt en 2006, demande, dans une tribune au « Monde », des explications au président de la République.

Publié le 28 octobre 2026 à 18h01, modifié le 28 octobre 2026 à 22h21 Temps de Lecture 7 min.

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Samedi 24 octobre, mon fils de 25 ans, exerçant son droit constitutionnel à la libre expression et à la libre assemblée lors de la manifestation autorisée par la Préfecture de police de Paris, a été blessé à la main par un coup de matraque d’un fonctionnaire de la police. Les cortèges s’étaient déroulés de manière pacifique, bon enfant même ; lorsque les forces de l’ordre les ont bloqués au niveau de la porte de Vincennes, les manifestants ont obtempéré et sont restés stationnaires pendant plus d’une heure en chantant joyeusement des slogans et brandissant des pancartes. Mon fils et ses amis étaient remontés vers la tête de la manifestation, et ont donc été des témoins directs du déroulement des faits.

Vers 17 h 45, sans aucune provocation, sans qu’aucune action violente ait eu lieu, les forces de police ont soudainement tiré une série de projectiles lacrymogènes dans la foule ; et c’est seulement à la suite de ces gazages qu’une partie des jeunes, qui peut-être en effet n’attendaient qu’un prétexte, ont attaqué en réaction les policiers, déclenchant mécaniquement des charges d’une violence inouïe. C’est à ce moment que mon fils s’est rendu compte que tous les cortèges de tête avaient été discrètement nassés dans l’heure qui avait précédé les premiers jets de gaz par la police, et que ni lui ni les milliers d’autres manifestants non violents n’avaient moyen d’échapper au déferlement de brutalité qui s’en est suivi. Alors qu’il n’avait à aucun moment entrepris la moindre action violente ou illégale, mon fils a été matraqué par-derrière, alors qu’il tentait de fuir.

Monsieur le président, j’ai pris bonne note des affirmations de votre ministre de l’intérieur [Laurent Nuñez], qui a déclaré le soir même : « Comme nous l’avions anticipé, il y a eu plusieurs constitutions de groupes à risques (…) militants de l’extrême gauche radicale, de l’ultragauche (…) qui sont intervenus selon un schéma assez classique, c’est-à-dire que pendant les cortèges ils se sont détachés et ont cherché à commettre des exactions. » Cette déclaration malheureusement ne correspond pas à la réalité vécue par mon fils et les autres manifestants pacifiquement réunis dans les cortèges de Paris, pour qui les premiers actes de violence, non provoqués, sont venus de la part de la police.

L’écrivain Jonathan Littell, lors d’une session publique du « Congrès de la Russie libre », à Vilnius, le 1ᵉʳ septembre 2022.

Le peuple français vous adresse, depuis un mois déjà, des demandes parfaitement légitimes, pour une éducation correcte dans des conditions dignes, pour des moyens de transport, de logement et de vie abordables, pour une répartition de la richesse nationale qui ne profite pas qu’à une poignée d’hommes ; et vous, en cette fin de mandat crépusculaire, ayant perdu toute crédibilité et tout levier d’action effective sur une situation sociale des plus difficiles, vous restez obstinément sourd à ces demandes, vous n’avez aucune réponse à leur apporter si ce n’est la répression, les coups de gourdin et les grenades de vos policiers.

Les propositions aux lycéens mises sur la table lundi 26 octobre par votre gouvernement, trop peu, trop tard, ne changent rien au fond de l’affaire. Je voudrais donc, monsieur le président, vous adresser quelques questions.

Une longue histoire en France

Tout d’abord, pourquoi la police française utilise-t-elle, lors de grands mouvements sociaux comme les manifestations des lycéens, puis les manifestations plus larges qui ont lieu en ce moment, des tactiques de provocation indignes d’une démocratie, en lançant des actions violentes qui ont visiblement pour but de provoquer en retour la violence d’une partie des manifestants, d’office classés comme radicaux, alors que bon nombre d’entre eux ont justement été radicalisés par cette violence injustifiée des forces de police ? C’est ce qu’on appelle des provocations policières ; elles ont aussi une longue histoire, ici en France, et vous devez la connaître.

Pour ma part, j’en comprends parfaitement les mécanismes, et il se trouve que je viens de publier un roman qui les décrit [L’Héritage, Gallimard, 464 pages, 23 euros] ; certes, je songeais à un régime autoritaire fictif, et non pas à la France ; peut-être aurais-je dû. Mais vous, comment pouvez-vous tolérer de telles actions ? N’êtes-vous pas au courant ? Laissez-vous vos services vous cacher la vérité ? Ou bien ces provocations ont-elles lieu sous vos ordres, et si oui, dans quel but ?

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Deuxième question, pourquoi la police française, si brutale lorsqu’il s’agit de lycéens ou de citoyens pacifiques, tolère-t-elle sans ciller et sans réagir les démonstrations de force de milices d’extrême droite et leurs actes d’une très grande violence contre des manifestants ? A Montpellier, le 24 octobre, des nervis d’ultradroite, se regroupant à la suite d’appels sur les réseaux sociaux, ont non seulement été filmés en train d’agresser des manifestants sans que le cordon de police situé un peu en amont intervienne, mais, lorsque les policiers ont enfin chargé, ils se sont directement rués sur les manifestants, dont certains, déjà blessés, ont été bastonnés au sol, laissant fuir les militants venus semer le chaos.

A Nice, une autre milice d’ultradroite munie de gazeuses et de matraques a pu traverser une ville quadrillée par la police en scandant des chants nationalistes, puis ses membres ont été filmés en train de discuter tranquillement avec les forces de l’ordre avant de lancer leurs assauts contre les manifestants. Des scènes semblables se sont déroulées à Rouen et ailleurs. Le 19 octobre, déjà, une manifestation néonazie a eu lieu à Lyon en plein couvre-feu, encore une fois sans la moindre intervention de la police.

Tout cela est filmé, monsieur le président, documenté. Pourtant, vous et vos officiels vous obstinez à ne parler que de violence d’extrême gauche. Pourquoi cela ? Je constate que, devant le tollé provoqué par ces images, la police de Nice a fini par ouvrir une enquête et arrêter onze de ces militants (onze, sur plus d’un millier de personnes gardées à vue le 24 octobre), et que votre ministre de l’intérieur s’est senti obligé de nier que la police française protège les militants d’ultradroite en marge des manifestations. Comment peut-on le croire ? Ou bien est-il de bonne foi lorsqu’il affirme cela ? Ces provocations, cette tolérance pour les agissements de l’ultradroite seraient-elles alors des initiatives locales, menées dans son dos par des échelons inférieurs ayant échappé à son contrôle ? C’est une question grave, monsieur le président, et vous nous devez la vérité.

La violence policière, en France, c’est une vieille histoire. Certains de nos aînés se souviennent encore dans leur chair du déchaînement policier de mai 1968 ; d’autres auront au moins vu les images. Et ce n’est pas qu’une histoire de droite : un ami me rappelle que lorsque les forces de l’ordre, sous François Mitterrand, réprimaient avec leur brutalité coutumière une manifestation de droite, un des caciques socialistes ricanait : la droite a formé la police à la violence pendant des années, qu’ils ne viennent pas se plaindre maintenant ! Et depuis, même les gouvernements qui comprenaient à quel point cet usage systématique de la violence est inacceptable et profondément antirépublicain n’ont jamais eu le courage d’affronter frontalement à ce sujet la police et ses tout-puissants syndicats.

Une ultradroite bien réelle

Quant à vous, depuis au moins l’épisode des « gilets jaunes » qui a tant marqué le début de votre présidence, et auquel, comme aujourd’hui, vous n’avez été capable d’apporter aucune réponse qui ne fût sécuritaire, vos ministres de l’intérieur successifs, issus de la gauche comme de la droite, n’ont fait qu’encourager cette dérive violente et ces méthodes provocatrices. Ce à quoi nous avons tous assisté en direct ces dernières semaines – des personnes mineures, dans un pays où la fessée est interdite, bastonnées par les forces de l’ordre, leurs yeux et leurs mains parfois arrachés par des armes qui s’apparentent à des armes de guerre ; des scènes de chaos et de brutalité dont tout porte à croire qu’elles ont été au moins en partie provoquées par des actions policières – a évidemment ses racines dans cette époque.

Et aujourd’hui comme hier, votre réponse reste la même : la recherche de boucs émissaires au sein d’une « ultragauche » en grande partie fantasmée (alors que vous restez silencieux au sujet d’une ultradroite bien réelle, organisée et prête à en découdre, comme on l’a vu), le mutisme et la violence. Taper jusqu’à ce que le peuple se taise, voilà votre réponse, tout au long de vos deux mandats, à des demandes sociales pourtant plus que justifiées.

Vous rendez-vous compte, monsieur le président, avec quel effarement sont perçues les méthodes policières françaises depuis vos voisins européens, l’Espagne, où j’habite, l’Allemagne, les Pays-Bas, et même le Royaume-Uni ? Il y a longtemps qu’elles ont fait perdre à la France sa réputation de phare de la démocratie, et tourné en dérision le « Liberté, Egalité, Fraternité » qui forme la devise de notre République. « Liberté, égalité, brutalité » conviendrait bien mieux.

Un dernier point, le plus important. Je ne vais pas m’étendre sur le désastre politique que vous léguez à la France, d’autres l’ont fait avant moi ; sur le fait que vos deux mandats nous mènent droit à une « belle élection » dans laquelle, au second tour, la grande majorité des électeurs français, centristes par nature, que ce soit de droite ou de gauche, n’auront le choix qu’entre un radicalisme de droite ou un radicalisme de gauche. Il semble plus que probable que, dans ce cas de figure, le Rassemblement national gagnera l’élection et que Marine Le Pen prendra votre place à l’Elysée.

Au-delà du désaveu cinglant que cela représentera de vos dix ans au pouvoir, avez-vous songé au fait que vous léguerez ainsi à un régime d’extrême droite à tendance autoritaire une police, façonnée par vous et vos ministres successifs, brutalisée et brutale, une police qui n’hésitera pas, cela est clair pour tous, à se mettre sans états d’âme au service d’une éventuelle répression encore plus féroce que l’actuelle ?

La police française, sous le gouvernement démocratique et soi-disant centriste qui est le vôtre, a déjà des comportements plus que problématiques, et parfois dignes des régimes dits « illibéraux » ; comment donc se comporterait-elle sous les ordres d’un parti politique héritier du régime collaborationniste de Vichy et des tortionnaires de l’Algérie française ? Comment se comporterait-elle sous les ordres d’un gouvernement raciste prêt à entrer en guerre contre toute une partie de sa population ? Vous êtes-vous jamais posé cette question, monsieur le président, vous qui avez, au cours des dix dernières années, approuvé les pires dérives de cette fameuse doctrine de maintien de l’ordre, sans jamais y mettre le moindre frein ?

Monsieur le président, pouvez-vous, depuis votre isolement, me répondre ?

Jonathan Littell est l’auteur du roman « Les Bienveillantes » (Gallimard, 2006) pour lequel il avait reçu le prix Goncourt et, plus récemment, de « L’Héritage » (Gallimard, 464 pages, 23 euros). Il vit à Barcelone, en Espagne.

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